La névrose obsessionnelle chez Freud

par Audrey Prévot

Mon travail dans le cartel s’est centré sur une étude de la névrose obsessionnelle chez Freud avec au préalable une lecture attentive du cours de Gil Caroz sur ce thème [1]. Au cœur de la recherche freudienne sur l’obsession se trouve le cas de « L’homme aux Rats [2] ». Dès 1894, soit quinze ans avant sa publication, Freud met au jour des données théoriques fondamentales sur ce qu’il nomme alors la névrose de contrainte, identifiée comme une névropsychose de défense, aux côtés de l’hystérie et de certaines psychoses hallucinatoires. Le moi, dans ces trois types cliniques, cherche à atteindre un même objectif : se défendre d’une représentation inconciliable à la conscience. Dans la névrose de contrainte, le moi opère une séparation entre la représentation et l’affect associé. La représentation est affaiblie et maintenue à distance, mais l’affect reste dans le psychisme et s’accroche à une autre représentation, nommée représentation de contrainte. Celle-ci, avec sa charge affective disproportionnée, est ce dont le malade veut se défaire. Freud fait un pas de plus en notant ceci : « C’était la vie sexuelle qui avait fourni un affect pénible, exactement de la même complexion que celui qui était accroché à la représentation de contrainte [3] ». Il propose alors une orientation fondamentale qui le guidera dans sa pratique avec ses patients : « Orienter l’attention en arrière sur les représentations sexuelles refoulées [4] ».

Dans son article « Obsessions et phobies [5] » publié la même année, Freud précise que dans toute obsession, il y a une idée qui s’impose au malade et un état émotif associé (angoisse, doute, colère, remord, etc.). Freud insiste sur le fait que l’état émotif est toujours justifié, mais que l’idée associée n’est pas l’originale, laquelle est à chercher dans la vie sexuelle de l’individu. Ce dernier s’est efforcé d’oublier les impressions pénibles issues de sa vie sexuelle et est soumis en retour à l’insistance d’une idée absurde dont il ne parvient pas à se débarrasser.

L’année suivante Freud, en prenant appui sur douze cas, énonce un point crucial pour le maniement des traitements : « La réinstauration de la représentation refoulée […] est […] une opération thérapeutique qui met un terme à la représentation de contrainte [6] ». L’objectif est de faire advenir à la conscience du malade la représentation originale jusqu’ici refoulée, opération assurant la disparition de l’idée obsédante.

Puis, Freud se concentre davantage sur les caractéristiques de la vie sexuelle passée des malades. Il isole une rencontre du sexuel dans le plus jeune âge de la vie et précise deux points essentiels : d’une part, « les représentations de contrainte sont chaque fois des reproches transformés, faisant retour hors du refoulement, qui se rapportent toujours à une action sexuelle du temps de l’enfance, exécutée avec plaisir [7] », d’autre part, « chaque fois qu’une contrainte névrotique survient dans le psychique, elle provient du refoulement [8] ». L’idée obsédante est en lien étroit avec la représentation refoulée qu’elle masque et indexe à la fois.

C’est avec ces bases théoriques que Freud va développer le cas de « L’homme aux rats ». Sa logique s’indique dans la construction même de son article : la primauté est donnée au matériel clinique issu de la cure d’Ernst Lanzer. Dans un second temps quelques caractères généraux de la névrose de contrainte en sont dégagés.

Tout d’abord, Freud extrait les aspects déterminants de l’histoire du patient. L’homme aux rats souffre d’appréhensions, il a peur qu’il n’arrive quelque chose à deux personnes qui lui sont chères, son père et une dame, et craint aussi de se trancher la gorge avec un rasoir. Il présente une impulsion criminelle qui le tourmente.

Freud dégage deux points cruciaux issus de l’enfance : une vie sexuelle précoce et des pensées concernant la mort du père. Il isole ce qui constitue l’essentiel de la maladie ultérieure : « Une pulsion érotique et une révolte contre elle, un souhait (pas encore marqué de contrainte) et une appréhension la contrecarrant (déjà marquée de contrainte), un affect pénible et une poussée menant à des actions de défense [9] ».

Freud va alors se concentrer sur la grande appréhension de contrainte de l’homme aux rats pour en donner la cause inconsciente. Lanzer a la crainte que le supplice des rats [10], rapporté par un capitaine cruel, n’arrive à son père ou à la dame qu’il vénère.

Freud repère qu’aux moments les plus importants du récit se dégage une expression qui signale selon lui « l’horreur devant son plaisir à lui-même inconnu [11] ». L’homme aux rats précise qu’au moment où il entend le capitaine évoquer le supplice, il imagine que cela puisse arriver à une personne chère. Cette représentation le secoue de part en part. Dans un second temps, alors qu’il est censé rendre de l’argent à un camarade qui lui a fait une avance pour retirer un colis à la poste, lui vient l’idée suivante : « ne pas rendre l’argent, sinon cela arrivera [12] ».

La mort réelle du père de Lanzer a constitué un facteur d’aggravation de la maladie. Pour Freud, derrière l’amour conscient pour le père se cache une haine inconsciente que la grande appréhension de contrainte signale. Son caractère indestructible est lié à la prégnance de ses désirs sensuels que le père, par ses corrections, « bien senties » avait très tôt tenté de censurer. L’accès à la satisfaction sexuelle est donc indissociable d’une protestation à l’égard du père interdicteur. La vie sexuelle de l’homme aux rats active non seulement le commandement paternel qui barre l’accès à la jouissance mais aussi la protestation du fils sous-tendue par une haine féroce.

Freud met au jour des motions contradictoires à l’égard d’une seule et même personne, amour et haine s’opposent, chacun trouve ainsi satisfaction, l’un après l’autre. Derrière la crainte du supplice se cache le souhait inconscient qu’il se réalise. Ce vœu est considéré comme un outrage qui exigeait punition, celle de s’imposer un serment impossible à accomplir.

Dans la seconde partie, Freud souligne que c’est le conflit amour / haine qui est le plus souvent à l’origine des pensées de contrainte et de l’incapacité à prendre une résolution. Il précise que des actes amoureux sont tout de même possibles du fait d’une régression à des actions auto-érotiques comme dans l’enfance. Celle-ci permet de résorber ce conflit, facteur d’inhibition sexuelle. Il fait un pas de plus en indiquant que le processus de pensée lui-même est sexualisé. La pulsion sexuelle refoulée imprègne la pensée et la rumination, symptôme majeur de la névrose de contrainte, doit être considérée comme une forme dérivée de l’activité sexuelle.

Les recherches de Freud sur la névrose obsessionnelle anticipent avec une rigueur clinique remarquable les avancées psychanalytiques ultérieures. De la démarche freudienne, je retiens la tension permanente entre l’analyse du cas et les conceptions théoriques pour une pratique vivante qui laisse battre le cœur du réel en jeu. De l’expérience du cartel, je retiens l’occasion précieuse d’un retour aux textes fondamentaux de la psychanalyse et d’un réveil par la pensée résolument lumineuse de son inventeur.

[1]. Cf. Caroz G., « L’obsessionnel et son réveil », Quarto n°118, mars 2018, n°119, juin 2018, n°120, novembre 2018, n°121, mars 2019 et n°122, juillet 2019.

[2]. Freud S., « L’homme aux rats. Remarques sur un cas de névrose de contrainte », Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 2011.

[3]. Freud S., « Les névropsychoses-de-défense », Textes psychanalytiques divers, Œuvres complètes, Tome III Paris, PUF, 1998, p. 9-10.

[4]. Ibid., p. 14.

[5]. Freud S., « Obsessions et phobies », Textes psychanalytiques divers, op. cit., p. 21-28.

[6]. Freud S., « Mécanisme des représentations de contraintes et des phobies », Textes psychanalytiques divers, op. cit., p. 82.

[7]. Freud S., « Nouvelles remarques sur les psychonévroses-de-défense », ibid., p. 130.

[8]. Ibid., p. 132.

[9]. Freud S., « L’homme aux rats… », op. cit., p. 306-307.

[10]. Supplice oriental.

[11]. Freud S., « L’homme aux rats…», op. cit., p. 310.

[12]. Ibid., p. 311.