Produire un plus-de-savoir

par Fabian Fajnwaks

 

Qu’est-ce qui fait trouvaille en cartel ? La possibilité de lire un passage d’un séminaire ou d’un texte d’une autre manière à partir d’une remarque d’un co-cartellisant, une articulation nouvelle des concepts, l’émergence d’un élément de savoir nouveau, si modeste soit-il : les occurrences des trouvailles sont nombreuses et connues pour ceux qui pratiquent le cartel depuis des années.

On pourrait dire que les trouvailles se proposent comme les scansions de l’élaboration collective que suppose le travail en interlocution en cartel. Cela se fait avec des effets de surprise plus ou moins accentués pour chacun. Il y a une élaboration que suppose un cheminement vers un savoir, selon le modèle S1–S2 [1], et dans ce travail collectif, les trouvailles apparaissent comme des moments de cristallisation du savoir, toujours individuel, mais qui ne se fait pas sans les autres. L’élaboration en jeu diffère ici, quand-même, de l’élaboration analytique, en ceci que l’interlocution joue un rôle différent de celui qu’incarne l’analyste en tant que semblant d’objet a : l’agent de la production, la procédure même de sa production n’est pas la même, même s’il y a aussi une production de savoir. L’élaboration en cartel suppose une interaction que le dispositif de l’analyse limite pour emmener le sujet à produire son propre savoir sur ses symptômes.

On pourrait se demander cependant dans quelle mesure ces trouvailles dans la production du savoir ne trouvent pas leur origine dans des moments de coupure avec le savoir précèdent pour chacun des cartellisants et peut-être aussi pour le cartel lui-même lorsqu’il y a une véritable trouvaille collective. C’est très rare, mais cela peut arriver. On mesure dans ce cas comment ce type de trouvaille supposerait d’ajouter un élément nouveau au savoir établi. Jean-Claude Milner propose un terme, le « plus-de-savoir [2] », pour nommer cet ajout au savoir établi : « ce qui n’a pas encore été dit ». Évidemment, dans notre milieu, cela est très difficile : l’état actuel de notre paradigme théorique, pour parler comme en science, ne permet pas encore d’envisager un savoir nouveau par rapport à l’enseignement de Lacan. Mais on pourrait reprendre l’opposition que ce même auteur établit entre « penser massivement » et « penser par détails [3] » pour essayer de donner une place, de préserver, dans nos cartels, tout énoncé nouveau. D’autant plus que « penser par détails » correspond exactement à ce que Milner situe du côté de la psychanalyse, où l’on sait la place que nous accordons aux détails dans un discours, dans l’énonciation, pour repérer les émergences de l’inconscient. J.-A. Miller a consacré un cours magnifique à cette question [4].

En tout cas, c’est dans l’interaction des savoirs de chacun que ces moments de trouvaille se produisent, les énoncés des uns résonnant avec les points d’impasse des autres et relançant l’élaboration et la production de chacun. Le « plus-de-savoir » y fonctionne déjà pour chacun, à l’intérieur de son savoir autour de ce qui est déjà su et de ce qui ne se sait pas et qui reste encore à savoir : c’est modeste, bien que cela ait de sa valeur.

[1] J.-A. Miller a dégagé la logique de cette élaboration dans son texte « Cinq variations sur le thème de l’élaboration collective », disponible sur internet.

[2] Milner J.-C., Clartés de tout, de Lacan à Marx, d’Aristote à Mao, Paris, Verdier, 2011, p. 56-57.

[3] Ibid., p. 58.

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les divins détails » (1989), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit.

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