Une trouvaille de Lacan

par Omaïra Meseguer

 

Une trouvaille implique une idée heureuse, une issue simple et lumineuse à une question complexe. En 1964, dans son « Acte de fondation [1] », Lacan propose une manière d’engager chacun dans le travail de transmission de la psychanalyse. Il invente un outil léger qu’il place comme pivot du fonctionnement de l’École. Une manière ingénieuse pour que chacun y mette du sien dans l’avancée de la psychanalyse. Le cartel prend une place essentielle dans la vie de l’École dès sa fondation.

C’est la thèse du « transfert de travail » qui a guidé Lacan dans la fondation de son École, nous rappelle J.-A. Miller [2], un type de transfert qui permet de faire circuler le travail de « l’un à l’un [3] ». La trouvaille de Lacan ne se résume pas à la seule invention de l’organe palpitant qu’est le cartel dans son École, elle est aussi la manière par laquelle il vise à entretenir sa vitalité : le transfert. S’orienter d’une certitude issue de l’expérience analytique : « le savoir ne s’y transmet que par Éros [4] ».

Le cartel est la manière dont chacun « s’engage […] dans l’École [5] », puisque « L’enseignement de la psychanalyse ne peut se transmettre d’un sujet à l’autre que par les voies du transfert de travail. [6] » Un effet de transmission est en jeu, un désir qui passe de l’un à l’autre dans une recherche commune qui préserve la solitude de chacun. Une tension est à l’œuvre entre cette solitude que requiert l’étude et l’élan qui s’obtient de la mise en commun des lectures qui se croisent : « la transmission d’un sujet à l’autre [est] une transmission par récurrence de ce que la psychanalyse enseigne [7] ».

Une autre dimension de la trouvaille de Lacan se dégage : le cartel ne va pas sans la rencontre avec quelques autres avec qui, pendant un temps, se partage l’entreprise de travailler ensemble. Des petits groupes de « travailleurs décidés [8] », avec une certaine joie de se mettre à la tâche avec sérieux.

Chaque cartel fait lien pendant un temps puis se dissout. Lacan a ainsi inventé une manière de désagréger la solidité imaginaire du collectif en proposant une façon de travailler qui repose sur la souplesse du petit groupe – 4 plus un –, et en y ajoutant comme ingrédient fondamental la permutation, pour « prévenir l’effet de colle [9] ». Salutaire manière de maintenir vif le désir de travail.

Se retrouver avec d’autres pour constituer un cartel implique d’introduire quelque chose de l’ordre du plaisir de travailler ensemble. Nulle contrainte, obligation, ni soumission. Le choix ouvre à l’invention à chaque fois renouvelée d’un désir de travailler pour faire apparaître un « produit propre à chacun et pas collectif [10] ».

N’est-ce pas une manière inventive d’ouvrir la porte à ce que chacun puisse mettre en forme sa trouvaille singulière en la confrontant à la rencontre avec d’autres lectures, et de préserver « un transfert qui s’adresse au non-savoir [11] » ? Chaque cartel prend ainsi la forme d’un pari qui laisse intact le goût de toujours recommencer.

[1] Cf. Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 231.

[2] Miller J.-A., « L’École, le transfert et le travail », La Cause du désir, n° 99, juin 2018, p. 138.

[3] Ibid., p. 148.

[4] Ibid., p. 147.

[5] Lacan J., « Note adjointe à l’Acte de fondation », Autres écrits, opcit., p. 235.

[6] Ibid., p. 236.

[7] Miller J.-A., « L’École, le transfert et le travail », opcit., p. 147.

[8] Lacan J., « Acte de fondation », opcit., p. 233.

[9] Lacan J., « D’écolage », Le Séminaire, Dissolution, in Aux confins du Séminaire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Navarin, coll. La Divina, 2021, p. 56.

[10] Ibid.

[11] Miller J.-A., « L’École, le transfert et le travail », opcit., p. 151.

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