Effets du cartel

Éditorial

Vanessa Sudreau

 

Les textes ici réunis pour ce nouveau numéro 36 de Cartello mettent en lumière, chacun à leur façon, une tension féconde au cœur du savoir tel qu’il se présente dans le champ lacanien : entre conversation et solitude, entre désir et satisfaction, entre ignorance et maîtrise ; c’est par cette tension même que du savoir a chance de se produire.

Le processus analytique introduit assez rapidement l’analysant à la catégorie de l’impossible, notamment à celui de dire le vrai sur le vrai. Cette découverte peut engager celui qui en fait l’épreuve au-delà de l’impuissance, à condition, comme le souligne Jacques-Alain Miller, de faire « tout son possible dans le cadre de cet impossible. Et c’est là, c’est dans cet effort même, cet effort qui n’est pas vain, […] que surgissent et chatoient les effets de vérité » [1]. Ce qui se présente là comme une boussole pour les « progrès » de l’analysant lecteur de son inconscient n’en est pas moins valable pour les « progrès » de l’analysant-lecteur des textes fondamentaux en cartel. Ce drôle d’outil qu’est le cartel est en effet un lieu propice à l’avènement de cette tension, pour peu que l’on n’ait pas mis « au poste de commandement un savoir tout fait, un savoir-en-somme »[2].

L’amour pour le savoir, la quête de Vérité, déclinaisons de l’aliénation, sont un motif dont il est précieux de ne pas colmater la faille, cette faille dont il faut bien du temps pour l’envisager comme un bien précieux : si elle est au cœur de l’Autre, du sujet et du savoir, il s’agit d’apprendre à s’en servir.

Dans l’analyse, l’acte vise directement la jouissance du sujet, c’est ce qui pourrait donner son sens à une expression utilisée une fois par Lacan : « il faudrait que l’interprétation soit un effet de sens réel » [3].  Dans le cartel, les effet de sens sont sans doute plus latéraux et moins directs, ils suivent les miroitements de la vérité qui n’est jamais sans imaginaire, mais dès lors qu’ils sont effectifs, le sujet s’en trouve affecté : troublé, délogé, bousculé, déplacé. C’est pourquoi dans un cartel, il est plus propice que « les membres travaillent à partir de leurs insignes [que] de leur manque-à-être » [4].

Les quatre textes de ce Cartello 36 portent la trace d’un savoir dont on a payé le prix, pour qu’il vaille [5]. Au-delà de l’aliénation qui en fonde le mouvement de désir, des effets de séparation s’y font entendre, qui émaillent le savoir obtenu.

Dans celui de Stéphanie Malecek, intitulé « Un cartel éclair(e) », la tension de la faille se fait entendre dans la « circulation du désir de savoir » au-delà même « du gain de savoir ». Pour Ariane Fournier, dans son texte intitulé « Effets d’éveil du travail en cartel », il s’agit de « dépasser son manque » et de « viser l’éveil pour contrer la pente à l’inhibition ».

Philippe Giovanelli, dans un texte intitulé « Le cartel, un accélérateur d’élaboration », fait sourdre avec acuité la tension particulière, dans le cartel, entre collectif et singulier, mais aussi celle qui articule le désir de travail au désir de savoir. Pour se diriger et conclure avec Audrey Prévot, dans son texte intitulé « Le cartel, curieux objet de désir », vers « un non-savoir non plus réduit à l’ignorance mais [devenu] condition d’un savoir nouveau… »

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants » (1991-92), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 20 novembre 1991, inédit.

[2] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de l’élaboration provoquée », La lettre mensuelle, n°61, 1987.

[3] Cette phrase est citée par J.-A. Miller dans son intervention au Théâtre Sorano à Toulouse le 21 avril 2013.

[4] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de l’élaboration provoquée », op. cit.

[5] Cf. Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2003, p. 245.

Catégories : cartello 36