Le cartel, un accélérateur d’élaboration

Philippe Giovanelli

 

La simplicité du dispositif de cartel (quatre, plus-un, réunis pour un travail) contraste avec son efficacité. D’où provient cet effet du cartel, d’accélérer ainsi l’élaboration ?

* Le caractère provisoire du cartel se révèle essentiel : « Après un certain temps de fonctionnement, les éléments d’un groupe se verront proposer de permuter dans un autre. »[1] Cette dissolution programmée instaure d’emblée ce temps d’élaboration comme un événement, une expérience de travail « unique ». Cette règle de permutation met l’accent sur la fonction qu’occupent les « éléments » qui le constituent et réduit la valeur imaginaire de leur place. Chacun se met alors au travail de produire un savoir à partir d’une question qu’il amène. Ce trait propre à chacun est la condition pour avoir un travail qui produise du savoir[2].

* Nous avons donc par ce dispositif du cartel une tension dialectique entre une élaboration qui est collective et le produit du travail qui, lui, sera singulier. L’apport de chacun est constitué aussi bien par les explications que les questions qui circulent entre les participants. La difficulté à progresser dans des textes ardus est alors facilitée par cette circulation d’idées. Cela souligne la nécessité d’en passer par les autres pour obtenir du savoir.

* Le cartel entretient une instabilité provoquée, similaire au rapport au savoir que pratique l’analyste. Une disponibilité à la surprise est en effet nécessaire à sa formation. La surprise, c’est la brèche ouverte dans le savoir, plutôt que sa suture ; cela met en valeur le singulier de l’expérience pour déconcerter les savoirs acquis. La formation de l’analyste depuis Lacan n’est pas déterminée par une compétence à acquérir, mais par une mise au travail renouvelée où le manque et le non-savoir trouvent place.

La circulation des idées dans le cartel est favorisée par le maintien d’un déséquilibre fécond. Le dérangement est au principe du cartel par la permutation des participants, la tension entre le collectif et le singulier, ainsi qu’une instabilité provoquée.

* Par le cartel, l’analyste en formation pourra entrer de plain-pied dans des textes fondamentaux. Le désir de savoir est l’essentiel d’un travail en cartel. Le désir investit le cartel pour produire cet effet de désir de travail adjoint au désir de savoir. Dans la formation « sans fin » de l’analyste, le cartel occupe une place privilégiée. Il provoque le dérangement du savoir acquis.

* La fonction du plus-un facilite cette opération en dégonflant le statut de leader pour le réduire au subtil registre de « provocateur d’élaboration ». Il contribue à cette tension du cartel, car il « ne s’ajoute au cartel qu’à le décompléter »[3]. La déflation de l’imaginaire produite par l’expérience analytique permet d’avancer avec profit.

Apprendre en cartel est le fait du désir. Les incertitudes et les manques y ont toute leur place pour leur valeur de surprise et d’ouverture à un savoir en devenir. Cela témoigne de la disponibilité à une formation qui dérange. Plutôt qu’une cumulation de savoir, le cartel propose une recherche, un questionnement de savoir.

Philippe Giovanelli est psychanalyste, membre de l’ECF et de l’ACF en Estérel-Côte d’Azur.

[1] Lacan J., « Acte de Fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

[2] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de l’élaboration provoquée », Lettre mensuelle, 07/1987, n°61, p. 5-11. Disponible sur internet.

[3] Ibid.

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