Folie d’amour, folie féminine

Par Béatrice Marty

Lacan nous dit que les femmes sont des « âmoureuses », faisant ici un rapprochement entre l’âme, c’est-à-dire l’être, et l’amour. Pour le sujet féminin, une fonction fondamentale de l’amour est de faire « littoral » au champ de l’illimité, du pas-tout propre à la jouissance féminine- jouissance qui concerne le corps et dont elles ne peuvent rien dire mais qu’elles éprouvent. Pour une femme, l’amour est tissé dans la jouissance, il en est indissociable.

La question lacanienne d’un amour qui va au-delà de la limite, est admirablement traduite par Marguerite Duras dans le Ravissement de Lol V. Stein[1], c’est pourquoi à la suite de Lacan, on peut dire « au jeu de la mourre, tu te perds » qui ? Lola Valérie Stein.

Lol, est une jeune fille de dix-neuf ans qui se rend au bal, un soir d’été, au casino de T.Beach, accompagnée de son fiancé, Michael Richardson à qui elle voue une « folle passion [2]». Lol se voit dérober son amant par Anne-Marie Stretter, « qui n’a eu qu’à soudaine  apparaitre [3]» : c’est alors le « ravissement des deux en une danse qui les soude sous les yeux de Lol, troisième[4] », ce que Lacan appelle l’être-à-trois. L’apparition de cette femme lui ravit l’amour de son fiancé et Lol reste suspendue à ce couple que forment Anne-Marie Stretter et Michael Richardson.

L’aube arrive et avec elle, la fin du bal. Le couple s’en va et laisse Lol privée de « les voir »[5]. Le nœud se défait et laisse Lol dépossédée de l’image dont l’habillait l’amour de Michael Richardson, telle une robe, en voilant son être de déchet.  C’est « la prise de robe[6] » nous dit Lacan. L’image s’effondre et laisse le sujet comme dénudé. Elle se retrouve dans sa vacuité. Lol est privée de voir ce geste où Michael Richardson aurait enlevé la robe d’Anne-Marie Stretter et dans « une progression rigoureusement parallèle et inverse [7] », lui aurait décerné un corps de désir.  Exilée des choses, « infirme [8]» du corps de l’autre, elle crie et s’évanouit.

Après un période de prostration, Lol épouse le premier venu, Jean Bedford avec qui elle aura trois enfants. Après dix ans d’une vie figée dans un ordre immuable et dans l’imitation des autres, Lol aperçoit un couple qui s’embrasse. Elle suit le couple formé par Jacques Hold, le narrateur et Tatiana Karl, son amie d’enfance, jusqu’à l’hôtel des Bois. Lol cherche à reconstituer l’instant précis où elle est vue «  au centre d’une triangulation dont l’aurore et eux deux sont les termes éternels[9], » en reformant l’être-à-trois qui s’est avéré impossible lors du bal.

Lol restée fixée à la scène du bal, cherche à réitérer sa participation, notamment en épiant les rapports de Tatiana et de son amant. Elle refait sans cesse le trajet de l’amour dénudant l’objet de désir. La fenêtre de la chambre encadre la beauté du corps de Tatiana, « nue sous ses cheveux noirs [10]» et, lui décerne un corps. Là, Lol rencontre l’objet indicible qui la réalise au-delà d’elle-même, au-delà de l’amour. Cet être-à-trois constitue à proprement parler la structure du ravage. Sortir du ravage suppose que l’objet phallique retrouve valeur symbolique, en remettant en position de cause, le désir qui a été évincé. Lol ne peut se soutenir de l’objet phallique. Alors, lorsque Jacques Hold tente de la posséder physiquement et lui enlève sa robe, elle croit que « le corps de Tatiana est venu à la place [11]» de son corps. Lol ne reconnait plus Jacques Hold, elle crie, elle insulte. « Lol devient folle[12]. »

Pour une femme, l’amour est une jouissance mais, pas sans le relais de la signification phallique. A défaut de quoi, cette absence de médiation l’entraîne vers un au-delà de l’amour comme nous le démontre le personnage de Lol V. Stein.

 

 

[1] Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Folio, Gallimard, 1964, n° 810.
[2] Ibid., p. 13.
[3] Lacan J, « Hommage à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein » (1965), Autres écrits, Paris, Seuil,  2001, p. 191.
[4] Lacan J., op.cit., p. 191.
[5] Duras M., op.cit., p. 103.
[6] Lacan J., op.cit., p. 193.
[7] Duras M., op.cit., p. 50.
[8] Ibid., p. 51.
[9] Ibid., p. 47.
[10] Ibid., p. 116.
[11] Miller J.-A, « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse e l’université Paris VIII, cours du 14 juin 2000, inédit.
[12] Lacan J., « Hommage à Marguerite Duras », op.cit., p. 195.