Introduction « Une lettre d’âmour »

Par Françoise Haccoun

Déléguée aux cartel/ ACF MAP

« Aucun progrès n’est à attendre, sinon d’une mise à ciel ouvert périodique des résultats comme des crises de travail[1] » est la formulation de Lacan dans le quatrième point de son texte D’écolage de 1980. Inviter trois cartellisants de deux cartels différents à une énonciation  « à ciel ouvert » autour de la lettre d’âmour, titre donné par Jacques-Alain Miller pour le chapitre VII du séminaire Encore de 1972, c’est s’appuyer sur ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire en cartel à propos de l’enseignement de Lacan : le réel des concepts. Mais un pari était sous-jacent : que le cartel soit un levier afin que le produit propre à chacun, par une élaboration, une interrogation, voire une impasse, rencontre un point chez un autre, l’éclaire, le questionne, ou trouve à être relancé. C’est cela, l’expérience de cartel.

            Du cartel, Lacan disait qu’il était « l’organe de base de l’École ». A ce titre, nous pouvons affirmer avec Jacques-Alain Miller[2] qu’il est congruent avec le concept d’école.  Jacques-Alain Miller, dans un élan provocateur, évoque un certain manque d’enthousiasme pour les cartels. « Je sens, je crois sentir dans le monde – je peux me tromper, et certainement on me démentira, sinon d’ici, d’ailleurs – un certain manque d’enthousiasme pour le cartel. Je n’entends jamais des collègues d’ailleurs parler de leur cartel. Je ne vois pas de référence au travail en cartel. Je ne perçois pas d’émotion quand des collègues parlent du cartel ».  Qu’en dire ? Ne nous invite-t-il pas à réfléchir sur « ce malaise à propos du cartel dans le monde » et à faire aussi un retour sur ce que nous, ici ou là, nous faisons du cartel, comment nous l’investissons, quel désir s’y accroche, quel transfert de travail le sous-tend ?

            Voici ce qu’indique Lacan dans l’acte de fondation : « Pour l’exécution du travail, nous adopterons le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe[3] ».   Nous devons distinguer le travail de cartel et le produit propre à chacun – un travail, oui mais précise Lacan non collectif. A propos de la fonction du plus-un, une remarque de Jacques-Alain Miller indique que « le cartel incarne une thèse de la théorie des groupes – à un groupe, il faut un leader, tout groupe a un leader [4]». L’idée de Lacan avec le cartel est à la fois que rien ne sert de nier le fait du leader mais que l’on peut l’amincir au lieu de le gonfler, le réduire au minimum, en faire une fonction, permutative qui plus est, souligne Jacques-Alain Miller.

            Le cartel du point de vue institutionnel, « est une machine de guerre contre les didacticiens[5] ». C’est une rencontre avec le réel pour chacun, permettant aux cartellisants de produire quelque chose de transmissible et nous dirons : à chacun sa trouvaille. Le cartel peut être un refuge pour le discours analytique, dont nous savons combien il est contesté, souvent déprécié par ses détracteurs. En tant que pratique du lien social, le cartel fait objection à la tentative de ségrégation qui va à l’encontre du discours analytique. C’est le pari de notre rencontre.

Alors ce soir ? Il s’agit d’amour et d’écriture.

            L’enjeu réside dans ce que Jacques-Alain Miller déploie judicieusement, à savoir que « l’appel au travail, c’est le coup de clairon pour le réveil [6] ».

Coup de clairon : lettre d’âmour ! « Parler d’amour, est en soi une jouissance », nous dit Lacan. Saisir la question de la position féminine nécessite d’en passer par la question de l’amour « tant en effet que l’âme aime l’âme, il n’y a pas de sexe dans l’affaire[7] ». C’est ce que les trois textes présentés par nos collègues vont tenter de démontrer, chacun à leur façon.

            Nous entendrons ce soir parler d’amour, d’a (mur). Isabelle Bayer Moia s’est « cognée » au réel de la lecture du Séminaire de Lacan. L’a (mur) nous propulse vers ce qui dans l’amour ne se prête pas au concours avec l’Autre car il est plus proche de la castration que de l’illusion de la fusion. Au cœur de la méprise de l’amour et de ses embrouilles avec l’Autre, il s’agira de reconnaitre l’a (mur). N’est-ce pas aussi le chemin d’une analyse ?

            Béatrice Marty nous fera entendre le nouage entre l’écriture de Marguerite Duras, l’amour et la « folie » de l’amour : « Quand j’écris – avoue Duras – j’ai le sentiment d’être dans l’extrême déconcentration, je ne me possède plus du tout, je suis moi-même une passoire, j’ai la tête trouée ». Pour Duras, le métier d’écrivain suppose « la plus grande liberté, le plus grand oubli, […], la folie » (Duras, 1990)

            Citons un extrait du livre intitulé Les yeux bleus cheveux noirs de 1986 : « Ce que je veux raconter c’est une histoire d’amour qui est toujours possible même lorsqu’elle se présente comme impossible aux yeux des gens qui sont loin de l’écriture-l’écriture n’étant pas concernée par ce genre du possible ou non de l’histoire[8] ».

            Enfin Benoit Kasolter nous fait découvrir dans sa contribution, une heureuse surprise de notre cartel, l’inouï du mysticisme sans limite de Marthe Robin, cette pas-toute, « stigmatisée souffrant pendant un demi-siècle, chaque vendredi, les douleurs de la Passion du Christ ».

           

[1] Lacan J., « D’écolage », Ornicar ?, 1980, no 20/21, p.14-16.
[2] Miller J.-A., « le cartel dans le monde », La Lettre mensuelle, no 134, p 3-5.
[3] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, p. 229.
[4] Miller J.-A., « le cartel dans le monde », op., cit., p. 4.
[5] Ibid.
[6] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée” », La Lettre mensuelle, no 61, 1987, p.5.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 78.
[8] Duras M., Les yeux bleus cheveux noirs, Paris, éditions de Minuit, 1986.