Les lettres d’amour non envoyées

Par Elisabeth Pontier

A l’occasion de la soirée des cartels organisée à Marseille le 19 mai 2016[1] sur le thème d’Une lettre d’âmour, j’ai découvert la correspondance amoureuse entre deux poètes : Paul Celan et Ingeborg Bachmann dont les échanges épistolaires s’étalent de 1948 à 1967 et qui est parue sous le titre : Le temps du cœur[2].

Ce qui fait de ces lettres, des lettres d’amour, relève de la qualité de ce lien qui tient contre tout ce qui s’élève pour le rompre. Il s’agit là d’une rencontre, telle que nous l’entendons : pas sans conséquence pour l’un et l’autre.

L’originalité de cette correspondance est multiple mais voici une de ses singularités : il y a des lettres non envoyées qui parfois sont jointes plus tard, à une autre lettre. « On est maintenant en novembre, écrit Ingeborg, la lettre que je t’ai écrite en août est encore là : tout est si triste. Tu l’as peut-être attendue. L’acceptes-tu aujourd’hui ? » Cette conversation fait référence donc à ce qui s’est écrit plus tôt, restant parfois inachevé, parcellaire, mais aussi à ce qui se dira, ce qui s’échangera, par téléphone ou de vive voix. « Tous les soirs, presque tous les soirs, écrit Ingeborg, j’essaie de continuer à écrire ma longue lettre. Je ne peux pas l’envoyer maintenant, parce qu’elle veut dire trop de choses. Je préférerais l’emporter à Paris, et la compléter dans le dialogue et te la faire compléter. » La correspondance est comme la trace d’autre chose qui s’écrit entre deux, voire qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. « C’est parce qu’il m’est si difficile de répondre à ta lettre, écrit Paul, que je ne t’écris qu’aujourd’hui. Ce n’est pas la première lettre que je t’écris depuis que je cherche à te répondre, mais j’espère que cette fois-ci c’est bien la lettre que j’enverrai. » Il s’agit en effet d’un impossible à dire mais devant lequel aucun des deux ne recule. « Laisse-nous le temps de trouver les mots » écrit Ingeborg. Et s’il est arrivé que le lien se rompe, une lettre part de nouveau et la conversation reprend. La correspondance amoureuse tient en cela : cette insistance pour dire à l’autre ce qui n’a pas de paroles ou ce qui ne peut pas se dire. « Paul, écrit Ingeborg, il faut encore que je te dise de façon très directe certaines choses, pour qu’il n’y ait pas d’équivoque et pour que rien ne reste dans l’incertitude. » L’éthique du bien-dire est palpable et se noue à une éthique tout court : car Ingeborg et Paul se rencontrent dans l’après-guerre, après la Shoah, sur fond de cet impossible à dire. Elle est autrichienne, son père a adhéré au parti nazi autrichien avant même l’accession d’Hitler au pouvoir et Paul est issu d’une famille juive roumaine, il a perdu ses deux parents dans les camps et a connu lui-même l’internement pendant deux ans dans un camp de travail roumain. Tous deux sont de langue allemande et sont engagés par leur écriture dans un travail de lutte contre l’oubli de ce que le XXe siècle a accouché d’horreur. Paul Celan dira que sa poésie constitue le tombeau de ceux qui n’en ont pas eu. Ces deux êtres que tout sépare sont liés par une indéfectible exigence de dire, et de dire en allemand, ce que personne ne veut jamais savoir.

C’est ici que se complète un début de réponse à ce que constitue une lettre d’amour : la volonté de dire sans relâche à l’Autre dont on est irrémédiablement séparé.

Le cartel, lui aussi, s’appuie sur une parole adressée pour produire un travail. Il inclut du transfert qui ne le rend pas étranger à la question de l’amour. Et même si chaque texte n’est pas le produit d’une écriture collective mais le produit de l’écriture en  son nom propre  et singulière, qui peut dire comment chacun a accouché de sa trouvaille : « quand deux ou trois personnes parlent ensemble, nous rappelle Jacques-Alain Miller, allez savoir après, qui a fait émerger la chose ; il y a celui qui l’a dite, mais il y a celui qui l’a fait dire, et celui qui s’est aperçu que c’était important. [3] »

Ainsi chaque cartel constitue le laboratoire d’où peut s’extraire un ou des produits comme autant de lettres d’amour, envoyées ou non.

 

[1] Je remercie particulièrement Françoise Haccoun, organisatrice de la soirée et notre invitée Dalila Arpin, qui m’ont donné l’occasion de travailler sur ce thème et de découvrir ces deux poètes.
[2] Toutes les citations sont extraites de Le temps du cœur, correspondance, Paris, Seuil, 2011.
[3] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de « l’élaboration provoquée », 11 décembre 1986, sur le site de l’ECF.