Lettre d’amour : Un savoir sur le non rapport sexuel

Par Isabelle Bayer-Moïa

Lacan démontre l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel. Les partenaires ne se complètent pas selon une logique de rapport, ils sont en rapport avec eux mêmes, dans leur propre affaire, soit avec leur symptôme, chacun tourné vers sa jouissance Une.

«  Le sexe, c’est faire l’expérience de ce qu’on ne jouit pas du corps de l’autre » [1] souligne  Éric Laurent. Les jouissances ne font pas lien, elles sont séparées. La rencontre des corps ne conjoint rien, n’en déplaise aux mannes d’Aristophane en quête d’unité originelle, elle passe par la rencontre d’un autre et de son rapport au phallus donc à la castration. « Votre jouissance n’est complémentaire de celle de personne » rappelle Jacques -Alain Miller[2].

            L’être parlant peut s’inscrire à droite ou à gauche du tableau de la sexuation proposé par Lacan. D’un côté le « au moins un » qui n’est pas soumis à la loi de la castration et permet de constituer l’ensemble des x soumis à la fonction phallique. C’est la jouissance phallique : l’être parlant qui s’y inscrit rencontre dans la relation sexuelle l’objet de son fantasme, l’objet petit a aimé comme un fétiche. De l’autre côté  le pas-tout indique un rapport autre à la jouissance qui échappe à la fonction phallique et que Lacan appellera « jouissance supplémentaire ». Une jouissance hors langage « Une jouissance à elle, dont elle- même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve – ça elle le sait. [3]» précise Lacan. L’être parlant qui s’y inscrit rencontre dans la relation sexuelle un partenaire Autre en tant que S (A barré), soit un Autre manquant, castré. Le rapport sexuel ne peut s’écrire, le Un de l’union sexuelle reste un leurre.

«  Chacun sait, bien sûr que c’est jamais arrivé entre deux qu’ils ne fassent qu’Un… c’est de là que part l’idée de l’amour[4]. »  L’amour, alors ?

« Entre l’homme et la femme

Il y a l’amour

Entre l’homme et l’amour

Il y a un monde

Entre l’homme et le monde

Il y a un mur »

Lacan s’inspire de ce poème de Tudal [5] pour illustrer l’impossible rencontre entre l’homme et la femme, coupant le poème sur «  il y a un mur ». L’amour «  Mais bien sûr ! Il n’y a que ça [6] » ne fait pas tomber le mur qui sépare l’homme de la femme, mais fait courir le monde, c’est « la grande chose de la vie » rappelle Baudelaire.

Un mur existe entre l’homme et la femme et ce mur est pour Lacan l’ (a) mur, c’est-à-dire un amour encore accroché à l’objet a et le -φ de la castration.

Lacan ajoute [7]

«  Entre l’homme et le mur

Il y a la lettre d’ (a) mur »

L’amour devient l’âmour pour Lacan en détruisant le mur de l’(a)mur qui limite l’amour, on aime la façon dont l’autre fait avec son âme- c’est à dire la manière dont il a affaire avec son savoir inconscient. « On aime chez le partenaire les symptômes qui renvoient au savoir inconscient », nous précise Dalila Arpin[8]. C’est hors sexe.

La lettre d’amour peut alors s’écrire comme un substitut non pas de l’impossible rapport sexuel en tant que tel, mais plutôt du savoir du non rapport sexuel, mettant ainsi la question de l’amour du côté du savoir. C’est une parole qui a un poids comme la parole pleine dans l’analyse. La lettre d’âmour se fait adresse à l’autre, signe d’amour, visant le sujet.

Lacan s’éloigne ainsi de Freud pour qui l’amour reste de l’ordre de la répétition sur le modèle oedipien, il souligne que l’amour est soumis à l’invention et à la contingence, à l’aléatoire de la rencontre, de la surprise avec «  ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire[9] » pour suppléer au manque de rapport sexuel.

C’est peut-être ce que le chemin d’une analyse permet de découvrir : que tout n’est pas régi par la fonction phallique et la loi du père. Rencontrer l’amour c’est probablement rencontrer le pas-tout pour une femme et trouver la voix de son propre désir sans être « âmoureuse »  c’est-à-dire réduite à se perdre dans le désir de l’Autre.

 

[1] Laurent É., « Le corps parlant : L’inconscient et les marques de nos expériences de jouissance. » Entretien par Marcus André Vieira. Lacan quotidien, no 576, 19 avril 2016.
[2] Miller J.-A., interview par Christophe Labbé et Olivia Recasens, Le Point, le 18 août 2011.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, p. 69.
[4] Ibid., p. 64.
[5] Tudal A., Recueil. (2000).
[6] Lacan J., Je parle aux murs,  Paris, Seuil, août 2011, p. 99.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre  XIX, « le savoir du psychanalyste », leçon du 6 janvier 1972, inédit.
[8]Arpin D., Conférence du 19 mai 2016 à Marseille, inédit.
[9] Lacan J., Le séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 132.