Marthe Robin, corps « folié » et amour « fou »

Par Benoît Kasolter

Au pied du lit de Marthe Robin, petite sainte de la Drôme, nous souhaitons convier Jacques Lacan et y déposer le Séminaire Encore. Quel lieu plus approprié pour rendre compte de l’expérience mystique comme paradigme de la jouissance féminine ? Dans le sillage de Marthe et guidé par Lacan, nous renouvellerons l’hypothèse selon laquelle l’Autre jouissance relève essentiellement d’un éprouvé corporel et intime. Jouissance motus dont le sujet est absent puisqu’il ne peut rien en dire, les stigmates, jaculations mystiques de Marthe sont sans doute à lire comme autant d’écritures singulières et paradoxales d’un réel qui se livre et s’écrit sur le versant d’un amour infini à l’endroit de Dieu le Père.

 

L’Autre jouissance

Deux énoncés extraits de la leçon du 20 février 1973 du Séminaire Encore posent d’emblée le lien paradigmatique qui noue l’expérience mystique à l’Autre jouissance encore appelée jouissance féminine. Lacan écrit : « Il y a une jouissance à elle dont peut-être elle-même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve – ça elle le sait[1]. » Puis, il insiste : « Le témoignage essentiel des mystiques, c’est de dire qu’ils l’éprouvent, mais ils n’en savent rien[2] ».  Qu’est-ce que cette jouissance Autre ?

S’il n’y a pas d’autre jouissance que la jouissance phallique, il y a celle néanmoins invérifiable et « en plus » dont la femme ne souffle mot. Sous le signifiant femme le sujet se dédouble soumis, en tant que parlêtre, au phallus, à la castration et à l’objet a mais « pas toute » puisqu’une Autre jouissance, hors symbolique, lui est corrélée signant un rapport avec le manque dans l’Autre (Ⱥ). Lacan désignera sous le sigle S(Ⱥ) cette jouissance Autre qui indique non seulement un dédoublement mais aussi une absence, ce que Hervé Castanet indique dans son Comprendre Lacan.

« Si l’Autre jouissance n’a pas de signifiant, alors le sujet en est absent. Il peut l’éprouver mais aucun savoir ne s’inscrit »[3].

 

Un savoir incorporé

A vingt ans, un passage de l’Imitation de Jésus-Christ suscite chez elle une voix au caractère d’injonction : « Souffre ! ». Une autre phrase du livre la retient alors : « Il faut tout donner à Dieu ». « Je ne lus pas plus avant. Ce fut ma lumière » dira-t-elle[4].

Dès lors le « Veux-tu être comme moi ? » qui précède les premiers stigmates suscite un sens univoque pour elle : le Christ agonisant lui parle, le seul auquel elle puisse s’identifier. Imprimant dans sa chair l’image du Crucifié, le corps folié[5] de Marthe (expression que nous empruntons à Michel de Certeau), renouvelle dans un contexte d’identification imaginaire celui du Christ souffrant.

 

L’écriture comme littoral entre amour et souffrance

Au moment où Lacan promeut la jouissance féminine comme au-delà du sens sexuel surgit au sein du Séminaire Encore la question lancinante de l’amour. Non pas l’amour sur un versant imaginaire mais un amour qui s’exprime sur un tout autre registre, celui de l’écriture d’un réel qui chez Marthe touche essentiellement le corps.

Le phénomène de stigmatisation incarne sans doute ici l’exemple le plus probant de ce que Lacan désigne comme la fonction de l’écrit : être trace, rature dans le réel de ce qui choit du symbolique. Ainsi, les stigmates font traces, dans le réel du corps, d’un excès de cette jouissance motus qui se nomme souffrance et se dit, dans le symbolique, comme amour infini à l’endroit du Christ. En d’autres termes, faire trace sur le corps tient du réel et en même temps limite une souffrance qui s’élève à la dignité de blessure d’amour.

 

Ouverture

Au regard d’une existence concentrant et répétant inlassablement les deux mystères de l’Eucharistie et de la Passion, la jouissance hors-signifiant orientée par le seul désir qui se fait jour chez Marthe d’incorporer le Père et de communier à sa souffrance se noue à un amour « fou » pour le Père blessé.

C’est peut-être en ce sens que l’on peut dire avec Lacan que l’amour extatique ouvre une voie d’accès à Dieu puisque c’est la voie qui le fait exister.

« Si de ce S(Ⱥ) je ne désigne rien d’autre que la jouissance de la femme, avance Lacan dans le Séminaire Encore, c’est assurément parce que c’est là que je pointe que Dieu n’a pas encore fait son exit [6]».

C’est en ce sens aussi que la jouissance mystique, dans le rapport qu’elle entretient avec l’impossible, renouvelle sans doute une éthique consistant à ne pas reculer devant l’intolérable du monde.

 

 

 

 

  1. Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, p. 69.
  2. Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, p. 69.
  3. Castanet H., Comprendre Lacan, Max Milo, p. 106.
  4. Guitton Jean., Entretien sur des questions diverses -, Portrait de Marthe Robin, Grasset, p. 192.
  5. De Certeau Michel., Le corps folié : mystique et folie au XVIème et XVIIème siècle dans Armando Verdigione, Payot, p. 189-203.
  6. Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, p. 78.