Le baroque, son donné à voir et la jouissance

Par Marie-Hélène Isaac

« Ce n’est pas pour rien qu’on dit que mon discours participe du baroque »[1].

Pourquoi Lacan use-t-il de cette référence et que vient-elle illustrer ?

On pense d’abord au style baroque, chargé, grandiose, exubérant, au fait que le baroque participe de la création artistique, mais c’est l’Eglise Catholique Romaine que Lacan met en relation avec le baroque et c’est de là qu’il fait entendre le lien qu’il établit entre lui-même et le baroque. Le versant « œuvre d’art baroque » sera pour sa part abordé à partir de ce dire de Lacan : « le baroque, c’est la régulation de l’âme par la scopie corporelle »[2]

 

Le baroque et l’Eglise

Lacan s’attache à montrer la position de l’Eglise catholique à l’égard de la jouissance et de la vérité.

Cette Eglise, en acquérant une place prépondérante vis-à-vis du monde romain en a pris la suite. Elle a instauré un autre mode d’organisation de la société, en particulier quant à la jouissance qu’elle a située hors système alors qu’elle y était jusqu’alors incluse : la vie romaine, dit Lacan, ne tenait pas seulement d’un « équilibre miraculeux, universel », il existait aussi des bains, des thermes autour desquels « pour ce qui est de jouir, c’était le pompon »[3].

Ce droit de cité, cette existence de lieux de jouissance dans le monde des hommes se sont trouvés mis à mal  avec l’arrivée de la religion chrétienne. Cette dernière a rejeté la jouissance, elle l’a mise, dit Lacan, en position d’être  « l’abjection considérée comme monde »[4].

La Réforme apparaît au XVIème siècle. Menée par l’Eglise protestante qui prône un retour aux sources du christianisme, elle dénonce, entre autres, le recours aux indulgences et la corruption de la doctrine qui accompagne ce commerce. Il s’agissait de sauver son âme, « de  gagner son paradis sur terre, même au prix d’un séjour au purgatoire » [5], un séjour censé être raccourci par les bonnes actions effectuées ou par l’argent versé pour ces actions ici-bas. Les réformateurs, en faisant imprimer la Bible en français, montrent que le purgatoire, pas plus que les cultes de la Vierge et des saints n’étaient mentionnés.

En réponse à la Réforme, l’Eglise Catholique mène une Contre-Réforme d’où le mouvement baroque prend son essor, et grâce à laquelle il rayonne. C’est un style que certains lisent comme « effet de la propagande catholique », ou « image du triomphe de la religion »[6].

Le baroque, son donné à voir et la satisfaction

L’essentiel dans le baroque tient pour Lacan, non pas au fait qu’il exprime le « triomphe de la religion » mais à ce qu’il montre ce qu’elle élidait jusqu’alors : le baroque est « exhibition de corps évoquant la jouissance »[7].


Avec le baroque, les autorités religieuses n’interviennent pas en se rabattant sur une observance stricte des textes bibliques comme les protestants s’y référaient, ils font la monstration d’un monde.

C’est la promesse d’un au-delà « qui croule » sous l’abondance des biens, l’absence de manque, la félicité éternelle. La jouissance réapparaît, non comme rebut, mais comme « obscénité-exaltée ».

La contre-réforme dit Lacan, « c’était revenir aux sources » et le baroque « c’en est l’étalage »[8]. La jouissance exclue fait retour, non dans la société mais dans la monstration d’oeuvres qui donnent à voir l’existence d’un au-delà, d’un Paradis : « La dit-mension de l’obscénité, voilà ce par quoi le christianisme ravive la religion des hommes »[9].

 

Le baroque, « régulation de l’âme par la scopie corporelle »

L’art baroque s’offre dans une multitude d’objets, de décors, de peintures, de sculptures, qui remplissent, comblent, annulent le manque par la multiplication d’œuvres et de motifs, la richesse des matières…. « tout ce qui s’accroche aux murs, tout ce qui croule, tout ce qui délice, tout ce qui délire »[10].

 

Quand on parle baroque, on pense aussi, bien sûr, à la sculpture de Sainte Thérèse, réalisée par Bernini : le corps caché est recouvert par les plis et replis de l’étoffe. Sainte Thérèse est plongée dans un monde intérieur, dans l’éprouvé d’un ailleurs, d’une jouissance pas-toute qui la déborde : sa beauté arrête le regard. Le regardant se perd dans la contemplation d’une œuvre qui prend « le point d’angoisse (…) à sa charge »[11].

Lacan reprend la question de la peinture baroque dans le séminaire Les non dupes errent. Il dit revenir d’Italie et précise « être dans un bain de corps qui ruissellent sur tous les murs », avec « des tableaux à s’en étouffer » :  « …ce que nous voyons, enfin, s’étaler sur des kilomètres de toile, n’a de fin que de produire des corps glorieux… »[12].

C’est dans la perspective de ces corps que le croyant trouve à apaiser ses craintes, à  éteindre le soupçon qui pourrait lui venir d’une âme qui, perdant sa consistance, ne ferait plus rempart contre la mort comme fin. Les corps glorieux font point d’arrêt, « effet d’aveuglement ». Les belles images viennent faire limite, occultent le questionnement.

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, (1972-1973), texte établi par J-A Miller, Paris, Seuil, Coll. Champ freudien, 1975, p. 102.
[2] Ibid., p. 105.
[3] Ibid., p. 98.
[4] Ibid., p. 98.
[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Contre-R%C3%A9forme Péronnet M., Le XVe siècle, Hachette U, 1981, p. 130.
[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Contre-R%C3%A9forme Pressouvre S., Article Rome, Encyclopædia Universalis, DVD, 2007.
[7] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, op.cit. p. 102.
[8] Ibid., p. 104.
[9] Ibid., p. 103.
[10] Ibid., p. 105.
[11] Lacan J. : Le séminaire, Livre X, L’angoisse, texte établi par J-A Miller, 15 mai 1963, coll. Champ freudien p. 278.
[12] Lacan J. : Le séminaire, Livre XXI, Les non dupes errent, leçon du 12 mars 1974, inédit.