Le cartel, théorie du discours de l’École

par Nayahra Reis

 

Nous connaissons bien ces deux citations de Lacan dans lesquelles il écrit que le cartel est le « travail de base [1] », « l’organe de base [2] » de l’École. Dès lors, ça ne cesse pas d’écrire autour de ce dispositif de travail mis en place par Lacan lorsqu’il a fondé l’École freudienne de Paris en 1964. Mais en quoi le cartel est-il « travail de base » de l’École ? Qu’est-ce qu’un cartel ? Répondre à ces questions plus de cinquante ans après pourrait paraître évident. Pourtant les enjeux qui sont au cœur du cartel ne sont pas si simples.

Pour ma part, c’est lors de la journée Question d’École de 2020 « Puissance de la parole » au cours de laquelle une séquence a été consacrée au cartel et à ses effets dans la formation des jeunes analystes, mais aussi, face au fleurissement des cartels à l’École ces dernières années, que j’ai réalisé que, malgré mes diverses expériences en tant que cartellisante, quelque chose m’échappait dans la compréhension et l’usage que je faisais du cartel. Aussitôt m’est venu l’idée de constituer un cartel sur le cartel lui-même. Cet écrit est donc le produit de ce travail en cartel. Les élaborations que j’expose ici sont les points de capiton que j’ai pu isoler par l’extraction d’un savoir nouveau – en partant certes de ma question – mais aussi « soutenue dans un petit groupe [3] », le cartel.

S’il y a plusieurs manières de « lire » le dispositif du cartel, je propose de le faire à partir de la théorie des discours, et ce, en m’appuyant sur le statut que Lacan donne au cartel dans la leçon du 22 décembre 1965 du SéminaireXIII, L’objet de la psychanalyse. Il considère le cartel comme « théorie du discours de l’École freudienne [4] ». Nous y reviendrons.

Aux origines du cartel

Comme le souligne Jacques-Alain Miller, « du fait que le cartel est contemporain de la création de l’École, on peut supposer qu’il est congruent avec le concept de l’École [5] ». Cela indique qu’un enjeu institutionnel et politique est au rendez-vous de l’acte de fondation par Lacan de sa première École. N’oublions pas la conjoncture de crise du milieu analytique qui l’a poussé à créer son École. Il lui a fallu un dispositif inédit qui distinguait son École des autres sociétés de psychanalystes, dispositif qui authentifierait son style, sa pensée et son éthique.

Dans l’Acte de fondation [6], Lacan présente le cartel comme une voie d’accès, d’adhésion à l’École, par laquelle ceux qui souhaitent s’y engager doivent se présenter et se constituer en un groupe de travail. Le principe de ce groupe est l’élaboration singulière et soutenue. Chaque groupe étant composé de trois à cinq personnes, PLUS-UNE, « chargée de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun […], celle-ci ne devant pas avoir le rôle de chefferie ni s’imposer à la tête d’une hiérarchie en se prenant par un grade supérieur [7] ». Aussi, ce qui caractérise le cartel est qu’après un certain temps, il doit y avoir permutation des cartellisants, puisque le cartel est conçu pour fonctionner sous le mode d’une « organisation circulaire [8] ».

Le cartel désigné comme le moyen de travail de l’École met en évidence que « le travail de l’École passe par le cartel et non pas par des cours, colloques, conférences, etc. [9] ». Dès lors, il devient l’un des socles de l’École freudienne de Paris et y demeurera au-delà de sa dissolution, constituant l’un des principaux fondements de la nouvelle École de Lacan – la Cause freudienne –, qui voit le jour en 1980.

Le cartel et le discours de l’hystérique

Notons que Lacan, en posant le cartel comme une organisation circulaire, sans hiérarchie et au sein de laquelle le principe de permutation devrait s’appliquer, annonce les prémisses de ce qu’il formalisera quelques années plus tard avec ses quatre discours. C’est dans cette perspective que Jacques-Alain Miller, dans son texte « Cinq variations sur le thème de “ l’élaboration provoquée ” [10] », revient à la théorie des discours formalisée par Lacan dans L’Envers de la psychanalyse. Il renomme ainsi chacune des places des discours d’un terme nouveau et avance que la structure du cartel est proche de celle du discours de l’hystérique.

J.-A. Miller part du principe que dans un cartel, si nous voulons nous servir de ce dispositif à « des fins de savoir [11] », il est souhaitable que le plus-un soit en position d’agent provocateur, en position de $ (S barré), tel que c’est le cas dans le discours de l’hystérique. Autrement dit, le plus-un « doit venir avec des points d’interrogation […] ce qui suppose qu’il se refuse à être un maître qui met au travail ; à être un-qui-sait ; à être analyste dans le cartel ; cela pour être cet agent provocateur d’où il y a enseignement [12] ». J.-A. Miller nous propose ensuite de lire dans le S1, « essaim », la place qui est occupée par chacun des membres du cartel. Et à ce propos, il ajoute que « la condition pour avoir un travail qui produise du savoir [13] » dépend de la composition de l’essaim où chacun, y compris le plus-un, travaillent « à partir de leurs insignes et non pas de leur manque-à-être [14] ».

En suivant cette orientation, soit que le travail en cartel vise la production d’un savoir – et cela pour faire perdurer la transmission de la psychanalyse –, ne trouvons-nous pas ici, dans cet essaim, la position qui a à être occupée par ces épars désassortis, ces travailleurs décidés que sont les membres de l’École ? Ce, dans la mesure où celle-ci, par son éthique et sa politique, favorise une modalité de lien social par l’élaboration provoquée, incitant ses membres à l’extraction d’un savoir nouveau quant à la praxis analytique, non seulement lors des mises au travail singulières au sein de chaque cartel, mais aussi bien dans la prise de position dans les débats sociétaux de son époque ?

Cartel et travail d’École

            Au moment de conclure ce texte un événement inédit vient d’avoir lieu. Depuis seulement quelques semaines un nouveau souffle parcourt l’École-Une : la « Lettre du 1er mai [15] » de J.-A. Miller circule dans le monde. Il y évoque
l’ “Acte de fondation “, il annonce – « j’ai décidé » – de rendre public l’ensemble ou une partie des lettres, papiers et manuscrits que le Dr Lacan m’a confiés. Par cet acte politique, J.-A. Miller fait à nouveau recours au cartel comme « le » moyen de travail de l’École. Dès lors, nombreux sont les « travailleurs décidés » désireux d’y contribuer. Le cartel, l’un des socles de l’École dans la formation des analystes, est ainsi mis au cœur de l’École-Une. Présage d’un renouveau pour l’École-Une ? Ainsi, se faisant agent provocateur par la voie d’un transfert de travail, J.-A. Miller, en s’adressant à la communauté analytique, mais pas uniquement, fait valoir que le cartel, en tant que dispositif subversif, peut permettre à chacun qui s’en saisit de nouer son désir à la psychanalyse d’orientation lacanienne dans le temps présent et vers les temps à venir.

  1. Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 230.
  2. Lacan J., Le Séminaire, livre XXVII,  Dissolution , 1979-1980, inédit.
  3. Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, op. cit., p. 229..
  4. Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’objet de la psychanalyse, leçon du 22 décembre 1965, inédit.
  5. Miller J.-A., « Le cartel dans le monde », intervention à la Journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, transcrite par Catherine Bonningue. (Paru initialement dans La Lettre mensuelle n°134), disponible sur : www.causefreudienne.net
  6. Lacan J., « Acte de fondation », op. cit.
  7. Ibid., p. 229.
  8. Ibid., p. 230.
  9. Miller J.-A., « Le cartel dans le monde », op. cit.
  10. Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de ”l’élaboration provoquée” », intervention à l’École à propos d’une soirée des cartels le 11décembre 1986, disponible sur : www.causefreudienne.net
  11. Ibid.
  12. Ibid.
  13. Ibid.
  14. Ibid.
  15. https://jacquesalainmiller.wordpress.com/?s=Lettre+du+1+mai