Pourquoi faire cartel ? 

par Stéphanie Lavigne

 

Afin de suivre la logique de Jacques Lacan concernant la place donnée aux cartels comme un des fondements de son École de psychanalyse, il me semble important d’en passer par le récit de son voyage en Angleterre en 1945 [1]. Dans ce texte, Lacan s’appuie sur « un rapport véridique au réel [2] », et nous met en garde concernant les « idéologies foraines [3] ». C’est à cette époque qu’il s’intéresse au travail de Bion et de Rickman concernant le travail en petit groupe et la fonction de la chefferie sans chef. Presque vingt ans plus tard, il nommera cartel le travail en petit groupe et en établira son fonctionnement dans sa proposition du 9 octobre 1967 [4]. Les raisons pour lesquelles chacun s’inscrit dans un cartel sont tout à fait singulières, elles peuvent varier en fonction d’un temps logique de son analyse, ce qui n’est pas sans lien avec l’intérêt pour la théorie analytique. Chaque sujet s’inscrit avec sa question et son désir de faire cartel, souvent avec son angoisse, son non-savoir et sa castration. Car s’il y a bien un Autre du savoir qui existe dans ce type de groupe, il n’est pas incarné par un sujet supposé savoir.

Le parcours logique, qui m’a conduit à faire cartel concernant le Séminaire Le Sinthome, s’est déroulé comme suit : Emportée par l’écriture de Marguerite Duras, et après la lecture de la biographie faite par Laure Adler, je décide de travailler sur la fonction de l’art chez Marguerite Donnadieu. L’Envers de Paris sera un Autre auquel je m’adresserai pour présenter le résultat de ma recherche. À cette époque je résistais encore à la lecture de Joyce. Une lecture seule du Séminaire Le Sinthome de Jacques Lacan, ainsi que celle des textes de mes collègues analystes de l’ECF, m’avait un peu éclairée sur ce qu’est un sinthome. Je partais donc avec l’idéal de démontrer une utilisation sinthomatique chez Duras. C’était bien avant la rencontre avec la phrase de Lacan : « le support idéal de la démonstration, repose sur la fallace [5] ».

 

Le temps de l’écriture

Cependant, le passage à l’écriture de ce premier texte pour l’Envers de Paris s’approcha de la logique en jeu, celle qui vise à attraper un bout de réel en laissant tomber les effets d’idéal et d’imaginaire. Celui-ci me permit d’entendre la non-construction d’un sinthome chez M. D. J’en concluais que Marguerite Donnadieu était une artiste, chercheuse, qui inventait un style, une écriture au-delà de la grammaire. Elle cernait des bouts de réel concernant la jouissance féminine, et donc quelque chose de la jouissance comme telle si nous suivons le dernier enseignement de Lacan. Si M. D. a « édifié elle-même sa propre statue [6] », si elle crée une nouvelle façon d’écrire et bouscule la grammaire française, si elle s’invente un nom « Duras », signifiant extrait de la terre natale de son père, rien de tout ceci ne permet de construire un sinthome. L’écriture, le cinéma, le théâtre sont bien une tentative de traiter un réel forclos du symbolique, mais sous la forme d’une sublimation qui habite un vide qui parfois aspire cette auteure. Les voix qui insistent, la dépersonnalisation, et surtout son partenaire ravage, l’alcool, l’amèneront à « la clocharde sublime [7] » ; « Duras » ne deviendra pas un sinthome, valeur de « compensation de la carence paternelle [8] ».

De l’interprétation au cartel

Si la présentation de mon texte rencontra un enthousiasme certain, je fus toutefois frappée par l’importance des associations libres d’un grand nombre de participants concernant leur propre rapport à M. D. Une phrase de Lacan fit interprétation : « Cet art suggère que la ravisseuse est Marguerite Duras, nous les ravis. [9] » J’avais été moi aussi ravie, au point de la monter sur un escabeau et de vouloir lui construire un sinthome. Un désir portant sur la question du séminaire du même nom insistait et se fît entendre. La constitution d’un cartel s’imposait !

Comme le dit Jacques-Alain Miller : « Le travail est suscité toujours par un appel, un appel de provocateurs qui va chercher ce qui est latent et qu’en appelant, il révèle. [10] » Fini le temps des associations libres et de la résistance, ce fût un appel au désir de savoir tel qu’un cartel au sens de Lacan peut le produire. La mise au travail en petit groupe : cinq personnes et une plus-une, avec chacune sa question autour du Séminaire Le Sinthome, produisit plusieurs effets. Tout d’abord un élan à la lecture de Joyce, si les premières séances m’ont amenée sur Le Portrait de l’artiste, il fallut patienter quelques leçons pour découvrir Ulysse. Une leçon que je m’étais engagée à présenter m’était totalement opaque. Tout cela me paraissait décousu, mais qu’est-ce que Lacan tentait de tricoter à partir de cette œuvre ? Je laissais le séminaire de côté pour plonger dans Ulysse.

Jamais je n’avais lu une telle chose. Aucune identification n’était possible, le récit ne semblait pas faire histoire, pourtant j’ai rapidement ri, lorsque M. Bloom interroge l’eucharistie : « La femme de la messe de minuit. […] Fermer les yeux ouvrez la bouche. Quoi ? Corpus. Un corps. Un cadavre. Trouvaille, le latin. Les endort pour commencer. Salle des agonisants. Elles ne paraissent pas mastiquer ; seulement avaler. Drôle d’idée, manger des petits morceaux de cadavre, bon, c’est pourquoi les cannibales en pincent pour [11] ». Il s’agit d’un « savoir-faire lié par une pratique du signifiant [12] », un tour de main qui consiste à déplacer « l’aire de trou de manière à permettre certains effets [13] ». Joyce désarticulait la langue [14], hachait les phrases [15]. L’eucharistie comme une expérience de cannibalisme, qui suscite le rire. Cet extrait je le mis en rapport avec le dialogue de Dedalus et son ami Cranly, dans Le Portrait de l’artiste : « Je n’y crois pas et je ne refuse pas d’y croire non plus, répondit Stephen. [16] », « tu sens que l’hostie, elle aussi, pourrait être vraiment la chair et le sang du fils de Dieu et non un morceau de pain ? […] Oui, dit Stephen calmement [17] ». De ce dialogue, Lacan nous donne une indication : « Ce qu’il écrit est la conséquence de ce qu’il est. [18] » Je posais l’hypothèse que la religion fût une première solution pour Joyce afin de faire avec la question du sexe. Solution qui ne tiendra pas, puisque son savoir (y) faire s’inscrira du côté de l’écriture. Néanmoins, nous dit Lacan, les enseignements de l’Église restent l’armature de sa pensée. Pour Joyce c’est « donner à la langue dans laquelle il écrit un autre usage […] qui est loin d’être ordinaire [19] », c’est sa façon d’écrire son nœud, via l’usage du sinthome. Suivre Lacan avec Joyce m’était devenu indispensable, non sans faire cartel.

Le deuxième effet du cartel se fit entendre lors d’un contrôle où je fus surprise de présenter le cas de deux patients en m’appuyant sur la logique borroméenne. Qu’il s’agisse d’un éventuel sinthome pour l’un ou de l’ouverture du nœud pour l’autre, je mettais en acte la phrase de Lacan : « trouver dans le nœud ce qui supporte notre consistance [20] ». Cette possibilité a permis de se détacher du sens. Le travail en cartel continue à produire des effets, notamment dans mon analyse, mais je ne vous en dirai pas plus sur l’inconscient réel. C’est ainsi que je vous invite à faire cartel.

  1. Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.
  2. Ibid., p. 101.
  3. Ibid.
  4. Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 243.
  5. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 113.
  6. Adler L., Marguerite Duras, Gallimard, 1998, p. 15.
  7. Ibid., p. 720.
  8. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthomeop. cit., p. 94.
  9. Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 191.
  10.  Miller J.-A., Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée”, Intervention à l’École de la Cause freudienne, Soirée des cartels, décembre 1986 : https://www.causefreudienne.net/cinq-variations-sur-le-theme-de-lelaboration-provoquee/
  1. Joyce J., Ulysse, Paris, Gallimard, 2004, p. 125.
  2. Aubert J., « Exposé au séminaire de Jacques Lacan », Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthomeop. cit., p. 188.
  3. Ibid., p. 177.
  4. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII , Le Sinthomeop. cit., p. 74.
  5. Ibid.
  6. Joyce J., Le Portrait de l’artiste en jeune homme, folio classique, Trebaseleghe, Gallimard, 2018, p. 343.
  7. Ibid. p. 348-349.
  8. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 79.
  9. Ibid., p. 74.
  10. Ibid., p. 64.