L’éveil et le réveil

par Nicole Borie

 

Si rêver a d’abord eu le sens de délirer, il nous en reste quelques expressions courantes : « il me semble que je rêve » ou « on croit rêver ». Choisir de mettre sous le signe du rêve une soirée des cartels est une idée intéressante.

Concernant le cartel, il est assez rare qu’on s’y endorme ou que l’on en rêve. Le travail en cartel peut nous éveiller ou nous réveiller !

Remarquons cette nuance entre l’éveil et le réveil. On éveille l’esprit, c’est l’éveil du printemps ; on se réveille, on sort de la rêverie. Et c’est bien ainsi que je conçois le travail de cartel. Ça réveille.

Chacun vient avec sa question et souvent toujours un peu la même, celle qui travaille au fond de notre inconscient. Puis, il y a ce moment où chacun formalise l’intitulé du travail qu’il se propose pour le temps du cartel. C’est un moment précieux où l’on met dans le pot commun du cartel sa touche singulière et de suite, immédiatement, vient le point de butée. Chacun est seul avec ce qu’il veut dire. Ce qui paraissait clair l’instant d’avant dans la discussion retourne dans l’ombre. Pas facile de l’attraper avec simplicité. C’est normal. Si nous savions comment le dire, il y aurait du souci à se faire. Cela arrive parfois en un éclair, un petit espace lumineux : je travaillerais bien ce point-là. Jusque-là tout va bien mais : « Oui comment le prends-tu comme objet de travail ? » Là on s’embrouille à coup sûr et heureusement, car l’énoncé et l’énonciation, ce n’est pas du tout pareil.

Le cartel est une structure minimale : quatre ou cinq qui s’assemblent autour d’un thème. Ce thème donne le la. Il convient pour se mettre au travail. Dans une certaine contingence les cartellisants ainsi réunis décident d’un plus-Un qui fera exister le cartel comme lieu de recueil des questions de chacun. Une certaine mise en commun se fait, mais il en est attendu un produit individuel, car il n’y a pas de sujet collectif de l’énonciation.

Comme avec nos rêves, dans le travail en cartel nous déchiffrons. Et nous déchiffrons d’abord ce qui rate à se dire et qui s’entend dans l’énonciation. Pourquoi ne peut-on pas poser la question de notre travail simplement ? Le savoir théorique et le savoir inconscient ne s’articulent pas si facilement que ça. Le cartel est un outil pour expérimenter cette articulation à partir d’un thème commun qui devrait nous rassembler. Nous éprouvons ce qui ne fait pas compréhension commune.

Dans le cartel, nous éprouvons la plus grande difficulté à vérifier l’adage de Nicolas Boileau : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. [1] » L’énoncé clair d’une question est un rêve et nous rêvons d’un énoncé clair et précis. Mais la précision dans notre champ est ailleurs. Le travail en cartel nous fait faire l’expérience de ce que parler veut dire. La parole en psychanalyse est d’abord un dit, c’est un « tu le dis », « tu as dit ça ». Et l’analysant fait l’expérience de découvrir ce qu’il a dit, de ne pas le comprendre, de buter dessus, comme un texte venu d’un autre.

En cartel, la belle démonstration n’a pas lieu. Ce n’est pas ce qui est visé. À quelques-uns nous nous intéressons à ce qui « s’énonce comme cela peut », à ce qui balbutie, se répète, ce qui cherche une issue là où les formules symboliques peinent à lui donner forme.

« Nulle vérité ne saurait se localiser que du champ où cela s’énonce – où cela s’énonce comme cela peut ! Donc, il est vrai qu’il n’y a pas de vrai sans faux, au moins dans son principe. [2] », nous dit Lacan.

À quel savoir s’attache notre désir de travailler en cartel ?

Le désir de savoir que nous expose régulièrement Sigmund Freud tout au long de son œuvre est alimenté par les impasses de sa clinique. Il en extrait de nouvelles perspectives qui renouvellent les concepts et transforment la pratique elle-même. La question de la vérité se déplace déjà chez Freud vers un usage, « une construction », et sa transmission trace la voie d’un désir où le souci du réalisme et du détail prévalent sur les idéaux vertueux.

Le savoir, celui de la connaissance, nous endort. Nous en rêvons, car il nous reposerait du savoir en jeu dans la psychanalyse qui lui, vise une vérité. Cela ne veut pas dire que nous pouvons nous passer du savoir universitaire. Il est très utile, mais il ne peut rien nous apprendre sur le savoir troué avec lequel opère la psychanalyse.

« Si le savoir est moyen de la jouissance, le travail est autre chose. Même s’il est accompli (le travail) par ceux qui ont le savoir, ce qu’il engendre, ce peut certes être la vérité, ce n’est jamais le savoir – nul travail n’a jamais engendré un savoir. [3] »

Le travail en cartel nous confronte à un point critique parfois de crise quant à notre rapport au savoir tel qu’on l’a rêvé.

Il est demandé au cartel une transmission. Comment transmettre son travail de cartel ? Comment transmettre ce que l’on peut extraire de l’expérience du cartel ? Un produit est attendu. Il est à la fois toujours production d’un cartellisant et pourtant produit du cartel.

Comme dans le travail du rêve, nous cherchons en cartel à déchiffrer ce qui nous échappe dans la compréhension d’un concept. Nous lisons souvent des séminaires de Lacan ou de Jacques-Alain Miller et nous faisons l’expérience de ne pas savoir ce que nous ne comprenons pas. Le rêveur chiffre et déchiffre les formations inconscientes de son désir. Le cartellisant déchiffre un concept et s’aperçoit comment ce qu’il veut savoir lui échappe. Chaque cartellisant est confronté à un « tu peux savoir ». L’éclairage vient d’ailleurs : de la surprise de s’entendre dire, de la trouvaille d’un autre. Autrement dit, dans un cartel : « ça rêve, ça rate, ça rit [4] ».

 

  1. Boileau N., L’Art poétique, « Chant I », Paris, Auguste Delalain, 1815, p. 6.
  2. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 70.
  3. Ibid., p. 90-91.
  4. Lacan J., Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005, p. 100.