Position de l’inconscient : un virage conceptuel

par Juliana Ito

 

Après un premier cartel de lecture de « Subversion du sujet et dialectique du désir [1] » et l’élan d’un transfert de travail, j’ai accepté une nouvelle proposition de cartel. Cette fois-ci il s’agissait de lire « Position de l’inconscient [2] ». Le désir de travail se relance pour moi. Une phrase du texte me percute : « L’inconscient est un concept forgé [3] ». À chaque pas de notre cartel, je la retrouve dans mes notes, écrite et récrite. C’est le point de départ pour mon travail d’écriture.

Ce mot « forgé » montre bien la torsion que Lacan opère au-delà du cogito cartésien et loin de l’idée d’une substance. L’inconscient ne peut pas être défini comme l’envers de la conscience. Il n’a pas de consistance, il n’est pas une matière, il ne correspond pas au cerveau. Lacan nous fait parcourir Descartes, Hegel et, dans ce chemin, il nous renvoie à la position de l’analyste. Pour penser l’inconscient, il faut penser le psychanalyste : « Les psychanalystes font partie du concept de l’inconscient, puisqu’ils en constituent l’adresse [4] ». Un premier point s’établit.

Dès la première page, Lacan avance : « Accusons notre position, sur l’équivoque à quoi prêteraient l’est et le n’est pas de nos positions de départ. [5] » Je m’empare de cette citation comme une indication d’une direction dans la cure qui laisse entendre sa position à la fois politique, clinique et théorique : l’inconscient, c’est une affaire de langage. Nous ne pouvons l’attraper, cela glisse, échappe, étant donnée la logique du signifiant. Le battement, la pulsation temporelle, la béance, les différentes façons de nommer « est » et « n’est pas », ouverture et fermeture, apparition et disparition, synchronie et diachronie. Tout cela me pose question, comment cerner quelque chose de l’inconscient ? Lacan poursuit et nous donne un nouvel éclairage : « L’inconscient est entre eux leur coupure en acte. [6] »

L’acte, la coupure, l’inconscient, il noue ces trois éléments, mais de quelle façon ? Lacan fait usage de la topologie pour pouvoir nouer ce trio. « Béance, battement, une alternance de succion pour suivre certaines indications de Freud, voilà ce dont il nous faut rendre compte, et c’est à quoi nous avons procédé à le fonder dans une topologie. [7] » Cela nous introduit également la dimension de la temporalité : le temps réversif, l’après-coup, la rétroaction du signifiant nous donnent des indications précieuses pour la clinique. En même temps, le nouage de ce trio ne peut pas se faire sans le transfert. On ne peut pas penser l’inconscient sans le transfert. Et également ce n’est pas possible de penser le transfert sans être dans une relation « essentiellement liée au temps et à son maniement [8] ». C’est dans la scansion du discours du patient que se démontre cette structure de bord par où nous pouvons attraper quelque chose du symptôme et qui peut faire interprétation. La dimension du temps et de l’espace se retrouve dans la technique comme ce qui nous oriente. Et c’est dans cette orientation que nous retrouvons la dimension politique de ce texte. Dès son titre, parler de la position de l’inconscient, c’est parler de la position de l’analyste, d’une orientation analytique, d’une éthique.

Dans le texte, Lacan introduit les opérations de causation du sujet, l’aliénation et la séparation, déduites à partir de la logique qu’il est en train de nous démontrer. Comme Jacques-Alain Miller l’affirme, Lacan forge une articulation étroite entre le signifiant et la jouissance. Il déploie la logique de la chaîne signifiante dans l’opération d’aliénation. Il s’agit de l’inscription dans le champ de l’Autre, une façon de traiter la première perte, celle qui cause la refente du sujet. C’est un ensemble vide. Comme résultat de cette première opération, la séparation vient répondre à cet ensemble vide, c’est en fait une récupération de jouissance, ou selon J.-A. Miller, une réponse de jouissance. La deuxième partie du texte nécessite un nouveau plongeon, comment saisir la question du sexuel ? Et comment pouvons-nous penser la pulsion à partir de la topologie ?

Lacan nous donne des pistes, non pas du côté de la biologie, mais du côté du vivant. D’une part, il se décale donc de la métaphore énergétique utilisée par Freud pour représenter la libido ; charge et décharge, montée et descente, etc. Lacan reprend le terme schub. Il le traduit comme « la coulée de la pulsion [9] », ce qui met en avant la forme, comme une « évagination de l’organe [10] », un aller et retour. C’est une force et « la constance de la poussée interdit toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique [11] ». D’autre part, il s’approche de la question du vivant à partir du mythe de la lamelle, qui n’est pas à confondre avec le pur instinct de la vie. « Notre lamelle représente ici cette part du vivant qui se perd à ce qu’il se produise par les voies du sexe [12] » en prise directe avec le réel. C’est la seule manière d’accéder au réel. C’est par la voie de la séparation que le sujet peut s’éprouver en tant qu’être sexué, d’un montage pulsionnel qui se met en place à partir des objets. Les objets s’inscrivent donc comme des supports au désir de l’Autre dans la quête d’une certaine complétude, une récupération de jouissance. Ils constituent le seul accès au sexuel.

Si ce texte est prononcé au congrès de Bonneval en 1960, Lacan le reprend et le publie trois ans plus tard, juste après son excommunication de la SPP [13]. Cette publication est un acte. Bien que l’on puisse dire « les psychanalystes », ce nom ne fait pas l’unanimité quant au concept d’inconscient. Depuis ce texte de Lacan, le concept d’inconscient inscrit un point d’inflexion autre dans la direction dans la cure. Dans ce texte, Lacan fait l’effort de démontrer l’inconscient à partir de la topologie et des enjeux dans la clinique. C’est une vraie orientation dans la direction de la cure, et cela concerne le maniement du transfert lié au temps, à la scansion, à la coupure, à l’acte de l’analyste, et à la pulsion. Nous ne pouvons pas penser l’inconscient sans la pulsion. Un pas est fait dans ce texte, il y a au cœur du concept de l’inconscient, la dimension pulsionnelle. Nous pourrions lire les opérations de séparation et d’aliénation à partir de ces deux dimensions : le champ de l’Autre et le champ pulsionnel. Après avoir tenté de retracer le fil de « Position de l’inconscient » en cartel, j’en retiens la force de sa valeur clinique.

  1. Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits II, Paris, Seuil, édition de poche, 1999, p. 273-308.
  2. Lacan J., « Position de l’inconscient », ibid., p. 309-330.
  3. Ibid., p. 310.
  4. Ibid., p. 314.
  5. Ibid., p. 310.
  6. Ibid., p. 319.
  7. Ibid., p. 318.
  8. Ibid., p. 324.
  9. Ibid., p. 327.
  10. Ibid.
  11. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 150.
  12. Lacan J., « Position de l’inconscient », op. cit., p. 327.
  13. Société psychanalytique de Paris.