C’est avec grande tristesse que nous avons appris le décès de notre collègue et amie Marga Mendelenko-Karsz, survenu le 10 décembre dernier.

Psychanalyste et cartellisante engagée, son style joyeux et son désir décidé pour la transmission de la psychanalyse ont marqué ces deux dernières années où elle a œuvré en tant que déléguée aux Cartels dans la région Bourgogne Franche-Comté de l’ACF.

Marga avait écrit le texte qui suit à l’intention de Cartello.

Elle y aborde avec finesse des fragments des travaux de Freud où il est question du désir que le rêve accomplit ainsi que du point obscur qu’il révèle ; les deux ayant trait au refoulement, au passé et à l’avenir.

Nous remercions Didier Mathey qui, en nous faisant parvenir ce texte, lui a donné la valeur d’une lettre.

Une lettre comme le dit Lacan, arrive toujours à destination.

Beatriz Gonzalez-Renou

 

Le rêve, un rébus ?

Marga Mendelenko-Karsz

« Les rêves les mieux interprétés gardent souvent un point obscur ; on remarque là un nœud de pensées que l’on ne peut défaire, mais qui n’apporterait rien de plus au contenu du rêve. C’est l'”ombilic” du rêve, le point où il se rattache à l’Inconnu. Les pensées du rêve que l’on rencontre pendant l’interprétation n’ont en général pas d’aboutissement, elles se ramifient en tous sens dans le réseau enchevêtré de nos pensées. Le désir du rêve surgit d’un point plus épais de ce tissu, comme le champignon de son mycélium [1] ».

Rébus, hiéroglyphe, texte à lire, formation de l’inconscient, voie royale d’accès à l’inconscient, le rêve nous donne à voir des signifiants refoulés dont, le lendemain, le souvenir peut être teinté d’étrangeté, voire d’absurdité. Ce rêve, parfois, nous reste longtemps énigmatique. Est-ce que nous rêvons, finalement, malgré ses multiples scenari, le même rêve ?

Un mot, parfois une image, des nombres, une formule, des bribes nous sont restés d’un rêve. Les rêves, très longs ou très éphémères, suivent, dans leur absurdité, une logique implacable. « Tout rêve se révèle comme l’accomplissement d’un désir [2] ». La logique à l’œuvre dans le rêve suit les lois de l’inconscient, un travail original en découle : les restes diurnes seront transformés, travestis par la métaphore et la métonymie, par la présentabilité  – mal traduite, dira Lacan –, c’est-à-dire rendre les éléments du rêve présentables, et l’effet de censure que Freud appelle élaboration secondaire. Vous voyez que, dira Freud, « l’activité intellectuelle qui le construit est une activité élevée et compliquée [3] », donc très complexe.

La petite Anna – 19 mois – sait-elle que ses mets offerts, que pour elle, sur l’Autre scène lui permettent de produire un festin interdit ? Ses fruits, précédés par son nom, « ses grosses fraises, flan, bouillie ! », elle les a à sa main, elle va pouvoir les manger ! Son rêve déjoue la censure, transgresse l’interdit : la diète est imposée pendant la journée – par la « police sanitaire de la maison », écrit Freud. Dans son rêve, elle prend sa revanche ! En rêve, Anna énonce des mots – « les mots dits par les enfants pendant le sommeil font partie du rêve [4] », son père les entend, et nous pouvons avancer une question : sont-ils, en même temps, une offrande à son père qui va publier L’interprétation du rêve ?

Ainsi son destin est scellé : elle travaillera pour son père, sera son Antigone.

Mais il y a aussi des rêves pénibles, des rêves d’angoisse, de déplaisir, de châtiment, des rêves appelés traumatiques, des cauchemars. Ils peuvent se répéter. Freud, après les avoir mis en question, dira qu’ils sont aussi un accomplissement voilé de désir infantile incestueux refoulé. Nous pourrions ajouter : est-ce qu’ils sont aussi poussés par un désir de réveil ? Et le fait de se répéter, d’insister, cette pénibilité, quelle est sa fonction ? Il ne faut pas oublier que dans tout rêve – ainsi que dans toute formation de l’inconscient – sont à l’œuvre deux organisateurs majeurs : la sexualité et la mort, que Freud appelle aussi Éros et Thanatos.

Mais texte à lire, écriture, chiffrage, déchiffrage de lalangue du parlêtre, les rêves présentent-ils déjà une interprétation, sont-ils interprétables ?

La pratique analytique nous enseigne que, bien sûr, le rêveur peut avancer des interprétations, mais c’est surtout  sous transfert que les associations du rêveur prendront une autre dimension, une autre consistance eu égard à sa cure.

En 1911, dans son texte « Le maniement de l’interprétation du rêve en psychanalyse [5] », Freud met en garde les analystes sur l’usage à faire de L’interprétation des rêves. « Il ne sera jamais légitime de différer l’intérêt d’une analyse au profit de l’exhaustivité de l’interprétation du rêve [6] ». En effet, Freud constatait que ses membres, dans les réunions du mercredi, présentaient des témoignages de cure où ils se livraient à interpréter les rêves – un peu trop –parfois, sans prendre en compte les associations faites par ses analysants. Car c’est à partir d’eux que le travail doit se faire, eux qui détiennent à leur insu le savoir. Les minutes de la Société psychanalytique de Vienne en rendent compte.

Lacan, dans son Séminaire XXIV « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre [7] », en jouant avec les mots, transforme l’inconscient nommé par Freud en allemand Unbewusst en une-bévue, et Jacques-Alain Miller dans son cours de 2007, va revenir sur ce syntagme : Lacan « en appelle à un signifiant nouveau, non pas simplement parce que ce serait un plus, mais parce qu’au lieu d’être contaminé par le sommeil, il déclencherait un réveil [8] ».

De même, J.-A. Miller signale dans son cours de 2011 « qu’il existe des rêves où peut advenir une jouissance qui ne soit pas prise dans la machine fictionnelle, interdictrice ; où la jouissance se présente comme événement de corps. Ainsi dans certaines psychoses le rêve n’appelle pas à l’interprétation et il peut être une façon d’apaiser la voix insupportable de l’hallucination [9] ».

Il y a aussi un syntagme : l’ombilic du rêve que nous pouvons mettre au travail. Dans sa Traumdeutung, Freud l’évoque par deux fois : « Il y a dans tout rêve de l’inexpliqué, il participe de l’inconnaissable [10] » ; et « Les rêves les mieux interprétés gardent souvent un point obscur, on remarque là un nœud de pensées que l’on ne peut défaire […] C’est l’ombilic du rêve, le point où il se rattache à l’Inconnu [11] ».

Lacan va reprendre ce terme, Unerkannt, en 1975, en se rendant à Strasbourg pour s’entretenir avec un cartel ! C’est à partir d’une question de Marcel Ritter qui, reprenant l’ombilic du rêve comme « point où le rêve est insondable [12] » et signalant la mauvaise traduction de l’Unerkannt comme non-connu, alors que le terme veut dire plutôt non-reconnu, se demande « si [dans] ce non-reconnu indiqué par cette pelote de pensées, nous ne pouvons pas y voir le Réel » et plus particulièrement « le réel pulsionnel [13] » ? Lacan donnera une longue réponse, dont je donnerai trois éléments. Cela vaut la peine d’aller lire « L’ombilic du rêve est un trou [14] ». Lacan donne cette précision : « Il y a quelque chose dont ce n’est pas pour rien que [l’ombilic] se résume à une cicatrice, à un endroit du corps qui fait nœud. Et que ce nœud est pointable non plus à sa place même, bien sûr, puisqu’il y a là le même déplacement qui est lié à la fonction et au champ de la parole » où « il y a quelque chose qui est impossible à reconnaître [15] ». Cet impossible, c’est ce qui « ne cesse pas de ne pas s’écrire [16] » et finalement, Freud désigne de la même façon ce terme Unerkannt et l’Urverdrängt, le refoulé originel, primordial, « à savoir ce quelque chose qui se spécifie de ne pouvoir être dit en aucun cas [17] ». Tous les deux, en quelque sorte sont à la « racine du langage [18] ».

Pour ne pas conclure, vient encore la question du temps, et nous pouvons déjà avancer qu’il y en a plusieurs. Seulement je reprendrai un point qui me semble important : le rêve accomplit un désir refoulé de la petite enfance, ou pour le dire autrement, « le rêve est un fragment de vie psychique infantile qui a été supplantée [19] ». Mais dans la mesure où il nous montre le désir réalisé, il nous mène vers l’avenir, « mais cet avenir, présent pour le rêveur, est modelé, par le désir indestructible, à l’image du passé [20] ».


1. Freud S., L’Interprétation des rêves (traduction I. Meyerson), Paris, PUF, 1980, p. 446.

2. Ibid., p. 112.

3. Ibid., p. 113.

4. Ibid., p. 120.

5. Freud S., « Le maniement de l’interprétation du rêve en psychanalyse », La Technique psychanalytique, Paris, PUF, 2013, p. 51-56.

6. Baudini S., et Naparstek F., « Présentation du XII Congrès de l’AMP », Le rêve. Son interprétation et son usage dans la cure lacanienne, disponible sur internet : https://congresoamp2020.com/fr/articulos.php?sec=el-congreso&file=el-congreso/presentacion.html

7. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », texte établi par J.-A. Miller, Ornicar ?, n° 12.

8. Miller J.-A., « En deçà de l’inconscient », La Cause du désir, n° 91, novembre 2015, p. 106.

9. Cf. Miller, J.-A., « L’orientation lacanienne. L’être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre de l’université Paris 8, cours du 2 mars 2011, inédit.

10. Freud S., L’Interprétation des rêves, op. cit., p. 103. Note de bas de page n° 2.

11. Ibid., p. 446.

12. Lacan J., « L’ombilic du rêve est un trou », La Cause du désir, n° 102, juin 2019, p. 35.

13. Ibid.

14. Ibid.

15. Ibid., p. 36-37.

16. Ibid., p. 37.

17. Ibid., p. 36.

18. Ibid.

19. Freud S., L’interprétation des rêves, op. cit., p. 482.

20. Ibid., p. 527.

Catégories : Non classé