La trouvaille dans le cartel

par Chantal Bonneau

 

Pourquoi parlons-nous si souvent de trouvaille dans le cartel ? Posons l’hypothèse que cela tient à la singularité du dispositif et que, depuis sa création en 1964 par Lacan [1], rien n’est venu se substituer à cet outil si opérant et efficace. Son opérativité tient à la structure voulue par Lacan et son efficacité à l’usage de ladite structure dans une temporalité déterminée permettant la mise au travail des cartellisants.

Ce qui pousse dans le cartel, ce n’est pas le respect d’une norme ou d’un standard, mais le désir de travail qui est un moteur si puissant qu’il engage les « travailleurs décidés [2] » à s’autoriser à prendre la parole aux risques de la surprise.

La surprise, quand elle survient, laisse le sujet sans voix. Cela peut advenir lors d’un temps d’arrêt au cours d’une énonciation, ou d’un lapsus dans une phrase prononcée, qui soudain font réagir le cartellisant lui-même et les membres du cartel. Ils s’interrogent, associent, une idée germe, bien différente de celle qui avait fait la surprise. De la surprise à la trouvaille, un pas est franchi. Pourtant, cette trouvaille que l’on croit saisir peut aussi apparaître décevante. Elle était flamboyante et la voilà terne et sans relief et ce qui se dévoile alors, dans une autre séquence temporelle, c’est la rencontre avec le manque de savoir. La fonction du plus-un s’avère alors essentielle pour soutenir le désir de travail sans masquer le manque aperçu et permettre à chacun d’élaborer sa propre question à partir du trou. Lacan nous l’a enseigné : « le seul trou qui vaille, la trouvaille ! [3] »

Il s’agit donc de savoir faire avec ce trou, avec ce qui se dérobe, ce qui fuit, pour mettre au travail, dans et avec le cartel, l’objet à jamais perdu qui ne peut se retrouver, mais qui donne une chance au cartellisant de dépasser cette butée pour avancer dans le cartel avec ce qu’il ne voulait pas savoir.

Lacan parle de la trouvaille quand il traite de l’inconscient freudien [4]. Il l’aborde ainsi : « Or, cette trouvaille, dès qu’elle se présente, est retrouvaille, et qui plus est, elle est toujours prête à se dérober à nouveau, instaurant la dimension de la perte. [5]» Il développe plus loin le lieu où surgit la trouvaille : « Ce qui se produit dans cette béance […] se présente comme la trouvaille. [6] »

Ces considérations sur l’inconscient ont un écho très particulier quand nous questionnons la trouvaille dans le cartel. Comment, en effet, ne pas y lire une proximité entre l’inconscient et le cartel ? Pourtant, l’objet du cartel est différent de celui de l’analyse. Le plus-un, s’il occupe, comme l’analyste, une place vide, n’en occupe pas la fonction. Jacques-Alain Miller le décrit comme « un leader modeste, un leader pauvre [7]». Il est celui qui décomplète la structure, qui veille à l’élaboration du travail de chacun, dans sa singularité même et en fonction de là où il en est dans son parcours – contribuant ainsi à la production d’un savoir qui, s’il passe à l’écrit, pourra participer à la transmission de la psychanalyse.

La trouvaille est donc un barrage contre la routine, elle maintient le désir de savoir en alerte, sans fin.

[1] Cf. Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

[2] Ibid., p. 233.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 13 mai 1975, Ornicar ?, no5, décembre-janvier 1975/76, p. 59.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 25.

[5] Ibid., p. 27.

[6] Ibid.

[7] Miller J.-A., « Le cartel dans le monde », La Lettre mensuelle, no 134, décembre 1994, p. 3.

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