Le cartel, lieu de trouvaille

Éditorial

par Dominique Corpelet

Lorsqu’il fonde son École en 1964, Lacan invente un dispositif destiné à la mise au travail de ses membres. Il n’y a qu’à relire l’ « Acte de fondation » pour y voir l’accent que Lacan met sur la dimension du travail : « Pour l’exécution du travail nous adopterons le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe.[1] », le cartel. Lacan attend alors des membres de sa future École qu’ils s’engagent dans et par le cartel, où devra s’effectuer le « travail de base[2] ».

Sans doute n’imaginait-il pas le succès que connaîtrait sa trouvaille. Aujourd’hui, le mot de cartel est, de façon indissociable, noué au nom de Lacan et à son École. Force est aussi de constater la vigueur toujours actuelle du cartel : celui-ci reste le lieu privilégié d’élaboration d’un savoir aussi peu convenu qu’académique, où il y a place à la trouvaille.

Trouvaille : ce mot s’est imposé à la commission des cartels[3] pour ce premier numéro de Cartello de 2022. La trouvaille, Lacan en parle dans le Séminaire XI lorsqu’il évoque l’inconscient qui, dans le rêve, l’acte manqué et le mot d’esprit, s’ouvre et se referme en un battement. Dans ce mouvement pulsatile, dans cette fêlure[4], se produit une trouvaille. Le savoir inconscient surgit dans l’éclair d’un laps. N’est-ce pas selon cette même logique de l’éclair que le savoir advient, par moments fugaces, et par surprise, en cartel ? À la façon d’une trouvaille, le savoir inédit vient trouer le savoir déjà-là. Chacun des textes de ce numéro 35 de Cartello décline d’une façon originale cette dimension de la trouvaille.

Omaïra Meseguer rappelle l’importance du cartel dans l’École de Lacan. « Outil léger », « pivot du fonctionnement de l’École », il est en soi une trouvaille de Lacan. C’est par le transfert, souligne-t-elle, que le cartel opère, et par une tension entre solitude et rencontre de quelques autres, qu’une trouvaille peut y advenir, pour chacun.

Chantal Bonneau nous invite à considérer le cartel comme le lieu possible d’une rencontre avec le manque dans le savoir. De ce trou peut surgir une trouvaille, qui constitue alors, dit-elle, « un barrage contre la routine [et] maintient le désir de savoir en alerte, sans fin ».

Fabian Fajnwaks évoque quant à lui ces moments où, dans le cartel, un savoir inédit se produit, faisant coupure avec le savoir précédent et venant alors scander l’élaboration collective. Ce moment relève, propose-t-il, de ce que Jean-Claude Milner appelle, dans Clartés de tout[5], « plus-de-savoir ».

Le cartel permet ainsi qu’un savoir inédit s’inscrive, dans un effet de surprise. Ce savoir est alors accueilli comme trouvaille. Savoir inédit, trouvaille, surprise : un nœud de termes que les auteurs de ce numéro mettent en relief. C’est parce qu’une trouvaille peut se faire, que le cartel, dont le dispositif est aussi simple que logique, permet à ceux qui s’y engagent de vivifier leur désir, dans un transfert à l’École.

[1] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

[2] Ibid., p. 230.

[3] La nouvelle commission des cartels pour 2022-23 est composée de Chantal Bonneau (ACF en Estérel-Côte d’Azur), Sylvie Berkane Goumet (ACF en Méditerranée-Alpes-Provence), Rosana Montani-Sedoud (ACF en Ile-de-France), Vanessa Sudreau (ACF en Midi-Pyrénées), Soledad Peñafiel (Envers de Paris) et Dominique Corpelet (secrétaire aux cartels).

[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 27.

[5] Milner J.-C., Clartés de tout, de Lacan à Marx, d’Aristote à Mao, Paris, Verdier, 2011, p. 56-57.

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