Effets d’éveil du travail en cartel

Ariane Fournier

 

C’est lors d’une soirée des cartels, première rencontre avec ce format de travail, que j’acceptai la proposition d’en constituer un. Le groupe à peine formé, nous disions que ce serait un cartel de « vrais débutants ». Mon inscription dans ce premier cartel m’a permis un abord plus accessible et moins ardu de la théorie analytique. Il était alors question pour moi de dépasser quelque chose de mon manque dans le champ du savoir et de ne pas rester dans une position d’impuissance.

Mes surprises ont été nombreuses et variées, en fonction des différents cartels auxquels j’ai participé, des rencontres vécues et surtout de l’évolution de mon rapport à la psychanalyse. J’ai découvert la dimension très vivante d’une mise au travail à plusieurs – en somme, pouvoir faire groupe autour d’un axe de travail commun, orienté des particularités de chacun. Si ces rencontres ont été très enrichissantes dans leur dimension de partage, le point qui m’a particulièrement animée a été le maintien de l’absolue singularité de chaque participant. Redécouvrir la part vivante d’une forme de solitude, distincte d’un isolement, a vivifié quelque chose dans mon rapport au savoir théorique.

J’ai alors pu engager un travail de lecture, mais aussi de réflexion et d’élaboration. La position du plus-un, garant de la mise au travail de chacun, et manquant quant à un savoir qui serait tout, m’a aussi permis de me dégager d’une dimension imaginaire – ce qui ne fut pas sans coût – pour m’aiguiller d’autant plus en direction des textes théoriques. Je me surprenais alors à me dire : « Même le plus-un n’a pas La réponse ! ». Alors que mon avidité quant au savoir était grande, ce type de travail a eu le mérite de ne jamais la combler. Ainsi, cela permettait une relance permanente vers de nouvelles lectures, empêchant l’établissement d’une forme de fixité, voire de boucher l’élaboration.

Le terme d’« élaboration provoquée »[1], proposé par Jacques-Alain Miller, a trouvé un certain écho quant à mon expérience singulière du cartel. J.-A. Miller précise : « Le travail est suscité toujours par un appel, un appel de provocateurs qui va chercher ce qui est latent et qu’en appelant, il révèle, voire qu’il crée. »[2] Le plus-un, dans sa fonction, vise à déranger quelque chose, à interroger voire à révoquer la construction produite. Il a une fonction de révélateur de l’énonciation, prise dans les rets de l’énoncé de chaque cartellisant. Lui-même désirant quant au savoir, il se dégage d’une position de maître du savoir. Cela s’est traduit pour moi par les ponctuations du plus-un, sa façon singulière d’interroger, de chiffonner un peu ce que je tentais de formuler, mais aussi par ses propres points d’interrogation et ses orientations.

En ce sens, l’écriture en tant que nouveau possible et pourvoyeuse d’une certaine satisfaction, a été l’un des effets de cette mise au travail et de cette « élaboration provoquée » [3] issues du travail en cartel. Elle constitue une façon de pouvoir en dire quelque chose de singulier, une forme de témoignage serré au travers d’un écrit, visant l’éveil et contrant la pente initiale à l’inhibition. Cela a été et constitue toujours une des modalités qui maintient une impulsion très vivante dans mon travail, une façon d’être tenue en haleine ; mon désir restant alors d’autant plus vivant et pressant qu’il reste inassouvi.

 

Ariane Fournier est psychiatre.

[1] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de l’élaboration provoquée », Lettre mensuelle, 07/1987, n°61, p. 5-11. Disponible sur internet.

[2] Ibid.

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