Le cartel, curieux objet de désir

Audrey Prévot

Le cartel est né avec l’École freudienne de Paris, fondée par Lacan en 1964. Pour moi, il s’est d’abord présenté comme un signifiant mystérieux, en dehors du discours que j’entendais à l’université. Tel un indice, il me signalait que le monde de la psychanalyse n’était pas là où je l’avais imaginé : pas à l’université, mais au-delà, sur une terre inconnue.

De signifiant, le cartel est devenu un objet précieux, agalmatique. Il était le lieu pour travailler et progresser. Il s’agissait de franchir le pas et d’en être à mon tour. C’est lors d’une soirée de rentrée des cartels que je commençai mon premier cartel. De cette expérience inédite, je retiens une grande joie : celle de participer à « une élaboration soutenue dans un petit groupe »[1]. Je mesurais la chance de sortir de mon isolement dans la période difficile de recherche d’emploi. Fraîchement diplômée, je me heurtais à un réel dont j’avais été prévenue : peu de poste de psychologues à pourvoir. Le désir de travail était tenu en haleine, l’expérience du cartel fut une occasion pour rester sur la brèche.

La formule me convainc immédiatement : « trois personnes au moins, […] cinq au plus, […] PLUS UNE »[2] décident d’un thème à développer sur une année ou deux. Des rendez-vous réguliers sont fixés. Entre chaque rencontre, les cartellisants préparent leur intervention. Chacun déploie sa question qui se précise au gré des lectures et des séances de cartel. Chaque cartellisant bénéficie des réflexions, des remarques, des orientations du cartel, notamment du plus-un qui, je cite Lacan, « s’il est quelconque, doit être quelqu’un. À charge pour lui de veiller aux effets internes à l’entreprise, et d’en provoquer l’élaboration. »[3]

Le plus-un veille à l’élaboration de chaque cartellisant dont il soutient le désir de travail. Force vive, il assure une fonction cruciale qui n’est pas celle d’enseigner, ni de diriger. Il ne dispense pas un savoir comme le fait un professeur à l’université. Il livre des références, suggère des lectures, précise parfois des points de doctrine, mais avec pour visée de préserver le transfert de travail, moteur de la recherche de l’ensemble du groupe. Il ne se pose pas non plus en maître à penser, comme celui qui détiendrait la Vérité. Il est au contraire celui qui garantit que « le non-su s’ordonne comme le cadre du savoir »[4], autrement dit que ne pas savoir ne soit pas un obstacle, mais bien plutôt une condition pour accéder à un savoir nouveau et en produire quelque chose dont « l’issue à réserver »[5] sera définie par lui, car des produits des cartels peuvent être diffusés à la mesure de la qualité du travail.

D’abord signifiant opaque, puis objet du désir, le cartel fonctionne désormais comme ce qui fait vivre mon désir de savoir. Formidable première adresse, il assure en effet la pulsation entre recherche solitaire et élaboration conjointe, pour une plongée dans ce qui fait le cœur de la psychanalyse, en dépit du non-savoir, non plus réduit à l’ignorance, mais condition d’un savoir nouveau, toujours en question. La permutation dans un autre cartel « après un certain temps de fonctionnement »[6] constitue alors le moyen pour rester en éveil et se lancer avec d’autres vers de nouvelles découvertes.

Audrey Prévot est psychologue, membre de l’ACF en Estérel-Côte d’Azur.

[1] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

[2] Ibid.

[3] Lacan J., « D’écolage », Aux confins du Séminaire, Paris, La Divina, Navarin éditeur, 2021, p. 56.

[4] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, op. cit., p. 249.

[5] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, op. cit., p. 229.

[6] Ibid.

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