Un cartel éclair(e)

Stéphanie Malecek

 

À la suite de la parution du livre de Clotilde Leguil, Céder n’est pas consentir,[1] nous avons préparé un débat avec elle. Un membre de l’ACF m’envoie alors la proposition suivante : « Chère Stéphanie, serais-tu intéressée pour participer à la conversation autour du dernier livre de Clotilde Leguil ? »

À ce message, je réponds aussitôt. C’est le genre d’invitation qu’on accepte les yeux fermés, le genre de proposition auquel on consent sans hésiter. Cependant, après le « oui » enthousiaste et rempli de désir, derrière le sourire qui accompagne l’envoi de ma réponse, viennent le vertige, l’angoisse et l’hésitation : quelles questions poser à une analyste de l’École ? Vais-je m’adresser à l’analyste ou à l’écrivain ? Vais-je parler d’une place de lectrice ou de psychologue ? Que vais-je dire ?

Après-coup, une question revient et m’occupe : pourquoi ai-je accepté ? Pourquoi ai-je dit oui ? Pourquoi rencontrer Clotilde Leguil et lui poser des questions sur son livre, alors que je pourrais rester confortablement installée sur mon canapé ? C’est sans doute que désir et confort ne vont pas de pair.

Un cartel « éclair » s’organise. Il sera l’espace de travail qui permettra de préparer les questions. Les cartellisants et le plus-un ne me donneront pas le scénario de la rencontre à venir, je devrai composer mon texte, certes pas sans eux, pas toute seule.

Une première lecture du livre le transforme en cahier de coloriage. Fuchsia, vert fluo et jaune, qui laissent entrevoir ma désorientation : tout me semble important et peut devenir une question.

La première réunion de cartel a lieu. Chacun présente ses idées : je propose d’aborder la question de l’irréversible : irréversible, comme le titre du film de Gaspar Noé[2] qui porte sur la question d’une agression sexuelle. Mais qu’en est-il de la métaphysique ? Car irréversible est aussi le temps. Et ne serait-il pas intéressant de penser l’irréversible comme une bande de Mœbius ? Qu’en est-il de l’irréversibilité au niveau du don d’amour ? Les cartellisants et le plus-un m’écoutent associer librement et m’encouragent à n’exclure aucune idée. Le plus-un m’invite à ne pas perdre de vue le signifiant qui m’oriente : irréversible.

Alors commence un travail d’élagage en gardant ce signifiant comme boussole. La discussion me permet de ne retenir qu’un seul versant du signifiant. C’est en le saisissant qu’un deuxième signifiant s’y enchaîne. J’estime alors important de relire le livre en quête de cet autre terme qui me fait signe.

Cette relecture n’est plus la même. Ayant entendu les sujets de travail des autres cartellisants et les interventions du plus-un, je lis le même texte, mais autrement. J’appréhende la théorie d’une manière singulière, travail qui nécessite l’accompagnement du plus-un qui veille aux dérives possibles. Ses remarques et l’écoute attentive des cartellisants me permettent d’approcher, de cerner la question.

Si jusqu’alors j’évitais de présenter un texte en disant « je », ce cartel a fait jaillir l’évidence que seules les questions qui nous interpellent peuvent être mises au travail dans l’analyse. La seule question que je puisse produire est une question me concernant.

Ce cartel « éclair » a duré moins d’un an et a été « préparatoire » à la venue de C. Leguil. Nous avions à formuler des questions et non à produire un texte. Mais est-ce une particularité ? Tout travail en cartel vise à conclure par une ouverture au-delà du gain de savoir obtenu. C’est l’indice d’une transmission de la cause analytique et de la circulation du désir de savoir qui nous conduit à répéter l’expérience.

 

Stéphanie Malecek est psychologue, membre de l’ACF en Estérel-Côte d’Azur.

[1] Leguil C., Céder n’est pas consentir, Paris, PUF, 2021.

[2] Noé G., Irréversible, Studiocanal, 2002.

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