Étudier en cartel, un nouage entre savoir et politique

« Ceux qui viendront dans cette École s’engageront à remplir une tâche soumise à un contrôle interne et externe. Ils sont assurés en échange que rien ne sera épargné pour que tout ce qu’ils feront de valable, ait le retentissement qu’il mérite, et à la place qui conviendra. Pour l’exécution du travail, nous adopterons le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe. » Lacan utilise à de nombreuses reprises le signifiant « travail » dans L’acte de fondation où il dessine les lignes de son école, en 1964. Que le travail de l’École se fasse à plusieurs, en groupe, et que le cartel en constitue « l’organe de base », qu’est-ce que cela signifie, et quelle actualité pour le cartel en cette « année zéro » du Champ freudien inaugurée par Jacques-Alain Miller il y a un an ?

Décider que la théorie analytique soit étudiée et élaborée par le groupe, c’est bien d’emblée réfléchir à la façon dont une école de psychanalyse a, à la manière de n’importe quelle société, à questionner et être questionnée par les effets d’imaginaire, de rivalité et d’agressivité, tout comme les mouvements amoureux ou de fascination pour un leader. Le temps court et déterminé à l’avance pour lequel le cartel se constitue, et par conséquent l’accélération et l’anticipation de son dénouement est une première garantie contre l’homéostase et l’assoupissement du groupe. La présence d’un plus-Un également, en tant que sa position extime garantit une place vide, propre à devenir surface de transfert, accrochée subjectivement à un désir d’Ecole : le Plus-Un serait alors ce « leader pauvre » comme le nomme Jacques-Alain Miler[1], modeste, qui plus est qui sera amené par le jeu de la permutation à être remplacé au bout de quelques mois : difficile dans ces conditions de se prendre pour un chef de troupe.

Le rapport au savoir dans le cartel en est alors nécessairement subvertit : on n’y vient pas écouter un maître qui nous nourrirait de sa compréhension des textes théoriques. Mais on a à s’y avancer, seul, en son nom propre, en dehors de toute distinction hiérarchique, pour donner à entendre ce qu’on a saisi d’une notion, d’un concept, tout en éprouvant immédiatement, justement dans la question adressée au groupe ou par le groupe, à quel point ce savoir qui comme le dit Lacan, surgit bien souvent « en un éclair » peut filer entre les doigts et être très vite questionné par la clinique ou toute autre page de Lacan qui pourrait sembler contradictoire avec la première.

Si le cartel offre un gain de compréhension, son dispositif même constitue donc une véritable subversion du savoir, par la production non d’une somme de connaissance en bonne et due forme, encyclopédique, fermée, à l’image de la sphère imaginaire, si rassurante de la Vérité absolue. Non un apprentissage des textes analytiques comme on réciterait son catéchisme : la façon dont Freud et Lacan remettent eux-mêmes sans cesse sur le métier leurs propres avancées l’empêche. Bien plutôt s’agit-il du questionnement même du concept, a fortiori par des « étudiants » bien avertis que l’objet d’étude même qu’ils ont entrepris d’étudier les concerne en premier lieu : car comment ignorer qu’il confronte chacun des cartellisants à son propre rapport au savoir, à la compréhension, à la prise de parole, à son rapport à l’Autre, bref, son rapport symptomatique au monde ?

Voilà sans doute ce qui demeure si puissant, attractif et fait l’actualité du cartel aujourd’hui : cette confrontation à l’autre, non dans la rivalité imaginaire mais dans l’appui pris contre. Et voilà sans doute aussi pourquoi le dispositif est toujours aussi vigoureux dans notre École : on étudie en cartel comme dans une forme de lien social très particulière, certainement pas pour se sentir moins seul, mais sans doute parce que le dispositif inventé par Lacan est absolument affine à l’objet même qui est le nôtre dans notre quotidien d’analyste : ce qui de la transmission échappe, ce qui est soumis à l’interprétation. Loin de tout savoir encyclopédique et spéculatif, c’est donc bien le lien entre pratique et théorie, qui résiste au repli et à la franche compréhension qui fait la spécificité du cartel aujourd’hui, et dont il nous faut continuer à travailler le tranchant, la puissance de son dispositif :  à l’heure des individus triomphants et de l’horizontalité des connaissances : le groupe des cartellisants ne serait-il pas alors le collectif démocratique par excellence, faisant place au sujet de l’inconscient, à ses surprises et ses failles, non dans un égalitarisme de bon aloi mais propre à susciter le désir d’en savoir encore un peu plus et d’assumer son engagement à travers une énonciation chaque fois singulière ?

Que l’école soit travailllée par ces petits groupes

[1]    Miller J.-A., « Le cartel dans le monde », Intervention à la Journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, transcrite par Catherine Bonningue. (Paru initialement dans La Lettre mensuelle n°134), disponible à cette adresse : http://www.causefreudienne.net/cartels-dans-les-textes/

Virginie Leblanc

Secrétaire aux cartels de l’ECF

Cette arme puissante, le cartel

Jacques Lacan crée le cartel en même temps qu’il fonde l’École freudienne de Paris, le 21 juin 1964. Á l’époque, l’entrée à l’École se fait par le cartel. C’est aussi un cartel qui nomme les AE dans une École de psychanalystes. C’est dire combien le cartel est le socle de notre École. L’élaboration en petits groupes est ainsi encouragée, à des fins  notamment de contrôle et de critique : « Ceux qui viendront dans cette Ecole, s’engageront à remplir une tâche soumise à un contrôle interne et externe. Ils sont assurés en échange que rien ne sera épargné pour que tout ce qu’ils feront de valable ait le retentissement qu’il mérite, et à la place qui conviendra. Pour l’exécution du travail, nous adopterons le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe[1] » […] « Quatre se choisissent, pour poursuivre un travail qui doit avoir son produit […] propre à chacun,  et non collectif. [2]»

Le ton est donné. Le cartel est une incitation au travail mais à un travail soumis à certaines conditions : il doit être individuel et être passé par le contrôle interne du cartel et externe de l’École. Le but est de faire connaître les produits du cartel au sein de cette École. Le cartel est donc une façon de faire avancer la psychanalyse, véritable work in progress qui empêche le savoir d’être ankylosé.

 De nos jours, le cartel est d’une brûlante actualité. Nous vivons dans une époque caractérisée par la chute du Nom-du-Père et par conséquent, des valeurs et des idéaux. Elle porte aussi les traits de l’Autre qui n’existe pas, d’où se déduisent les écueils rencontrés dans notre pratique au niveau du transfert ainsi que la façon dont les sujets nouent des liens labiles, fragiles et éphémères. Dans L’amour liquide[3], Zygmunt Bauman aborde la fragilité des liens humains. Dans une société mondialisée, prônant la consommation et développant de vastes réseaux de communication, les relations humaines deviennent flexibles plutôt que durables.

Et enfin, notre époque est celle de « la montée au zénith de l’objet a[4] ». Et dans cette course à l’objet, le sujet lui-même devient objet.  « Le sujet autoaugmenté est le sujet qui jouit de la valeur qu’il est pour lui-même[5] ». Le film de Christophe Barratier, L’outsider, inspiré de l’affaire Kerviel, illustre ce mouvement par lequel le sujet est lui-même un capital qu’il est censé investir, vendre, amortir. Lancé dans la course à l’investissement, un trader devient objet de la machine, ne pouvant plus s’arrêter.

En revanche, les travaux issus des cartels luttent, chacun à leur façon, contre la transformation du sujet en objet. Ils restituent la place au sujet de l’énonciation, celui qui lit, celui qui suit le chemin de son interrogation intime. Le cartel est le moyen de produire un travail orienté par son désir. Le projet du cartel est  ainsi celui d’un engagement et non pas celui d’une rencontre éphémère.

Le cartel s’oppose également aux effets de masse : « Pour prévenir l’effet de colle, permutation doit se faire[6] ». Á l’ère de la globalisation, le cartel  préserve la place du sujet et de sa singularité. Au temps des entreprises de classification et de mensuration dans le champ de la santé mentale, le  travail de chaque cartellisant répond à ses questions uniques, hors de tout programme et de tout standard.

La première opération essentielle qui fonde le sujet est, comme Lacan nous l’enseigne, l’aliénation[7]. Par cette opération, le sujet apparaît,  d’un côté comme sens et de l’autre, comme aphanisis. C’est dire que les signifiants de l’Autre le modèlent, le forgent à leur image et ressemblance. Mais, cela au prix de sa propre disparition subjective. Si cette opération est constitutive du sujet, on peut cependant l’identifier dans différents domaines de notre vie : « Quoiqu’on fasse, on est toujours un petit peu plus aliéné, que ce soit dans l’économique, dans le politique, le psycho-pathologique, l’esthétique et ainsi de suite. Ca ne serait pas une mauvaise chose de voir en quoi consiste la racine de cette fameuse aliénation[8] ».

Notre époque accentue d’une manière particulièrement marquée l’aliénation du sujet aux standards globalisés. On veut le faire rentrer dans des classifications, dans des normes statistiques. On veut le réduire, en définitive, au statut d’objet au détriment de sa position de sujet. Face à cette montée de l’uniformisation contemporaine, le cartel – avec l’encouragement à la production individuelle est plus que jamais, une arme contre l’aliénation.

 

[1] Lacan, J., « Acte de Fondation de l’Ecole freudienne de Paris », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

[2] Ibid.

[3] Bauman, Z., L’amour liquide, Paris, Pluriel, 2010, coll. Poche.

[4] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 414.

[5] Dardot, P., Laval, C., Ce cauchemar qui n‘en finit pas, comment le néolibéralisme défait la démocratie, Paris, La Découverte, 2016.

[6] Lacan, J., op. cit.

[7] Lacan, J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris,  Seuil, 1973, p. 191.

[8] Ibid.

Dalila Arpin

Cartello, publication électronique apériodique, se fait l’écho de travaux élaborés en cartel, ce dispositif de travail inventé par Lacan pour rendre vivante l’étude de la psychanalyse. Un cartel repose sur « le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe. Chacun d’eux se composera de trois personnes au moins, de cinq au plus, quatre est la juste mesure. Plus une chargée de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun » (Acte de fondation de l’École freudienne de Paris).

Un cartel peut se constituer à tout moment. Il n’est pas nécessaire d’être membre de l’ECF ni d’une ACF pour en faire partie. Lacan référait son choix du signifiant cartel à l’italien cardo, le gond. C’est dire que l’ouverture, la surprise et la découverte sont à l’horizon de ce dispositif.

Les travaux présentés dans Cartello sont choisis par la Commission des cartels de l’ECF. Ils peuvent être regroupés par thème, ou bien refléter la diversité des travaux dans une région. Une série spéciale présente des textes écrits par des Analystes de l’École (AE) qui répondent à deux questions : « Quelle place a tenu le cartel dans votre formation analytique ? », et, « Comment envisagez-vous aujourd’hui les usages du cartel ? », dont Lacan disait qu’il était « l’organe de base de l’ École ».

Pour en savoir plus sur le cartel et lire les textes fondamentaux, rendez vous sur le site de l’ECF (http://www.causefreudienne.net/activites/etudier-en-cartel).

Frank Rollier